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Full text of "L'enseignement de la langue française, ce qu'il est - ce qu'il devrait être dans l'Enseignement primaire"

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L'ENSEIGNEMENT 
de  la 

LANGUE     FRANÇAISE 


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M  07 


L'ENSEIGNEMENT 

de  la 

LANGUE  FRANÇAISE 


Ce  qu'il  est  —  Ce  qu'il  devrait  être 
dans  l'Enseignement  primaire 

par 

FERDINAND    BRUNOT 

Professeur   d'Histoire   de    la    Langue  française   à  l'Université  de  Paris. 


COURS  DE  MÉTHODOLOGIE 

professé  à   la   Faculté  des  lettres  de    Paris 

(1908-1909) 

et  recueilli  par  N.  Bony,  Inspecteur  primaire. 


Librairie    Armand    Colin 

Paris,   5,   rue  de  Mézières 
1909 

Droits  de  reproduction  et  de  traduction  réservés  pour  tous  pays. 


L'ENSEIGNEMENT 


DE 


LA  LANGUE  FRANÇAISE 


CHAPITRE   I 

Les  méthodes  traditionnelles. 
Scepticisme  justifié   des  meilleurs  maîtres. 

L'enseignement  de  la  Grammaire  est  peu  en 
faveur  à  l'heure  actuelle. 

Les  instituteurs  primaires  avouent,  à  peu  près 
universellement,  que  leurs  élèves  n'y  prennent 
aucun  intérêt.  Sans  cloute,  les  enfants  étudient 
et  récitent  leurs  leçons,  mais  machinalement  :  ces 
règles  abstraites,  encombrées  d'exceptions  et  de 
sous-exceptions,  ne  pénètrent  pas  réellement  leur 
esprit;  ils  font,  tant  bien  que  mal,  les  devoirs  écrits 
qui  accompagnent  ces  règles  dans  leurs  livres; 
mais  on  ne  constate  guère  que  cette  étude,  qui  leur 
coûte  tant  de  peine,   ait  une  influence  profonde, 

l'f.nseign.  de  la  langue  franc.  1 


2  L'ENSEIGNEMENT   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

suil  sur  leur  langage,  soit  sur  leurs  rédactions;  des 
exercices  immédiats  d'application  la  correction  ne 
s'étend  [tas  à  leur  usage  quotidien,  comme  elle  le 
devrait. 

Dans  renseignement  secondaire,  bien  des  pro- 
fesseurs, que  les  études  historiques  ont  éclairés 
sur  la  valeur  réelle  d'un  grand  nombre  de  règles, 
se  refusent  à  consacrer  leurs  efforts  à  un  enseigne- 
ment qui  leur  semble  ou  funeste,  ou  au  moins  inu- 
tile. Ils  manifestent  même  pour  lui  devant  leurs 
élèves,  déjà  assez  peu  enthousiastes,  un  scepti- 
cisme élégant  qui  n'est  que  trop  justifié. 

Toutefois,  si  de  nombreuses  critiques  ont  été 
faites  aux  manuels  en  usage,  il  ne  s'agissait  jus- 
qu'ici en  général  que  de  chicanes  de  détail,  de 
protestations  partielles  du  bon  sens  contre  des 
pratiques  vieillottes  ou  des  règles  saugrenues.  Si 
bien  que  ces  reproches  ne  parvenaient  pas  à 
émouvoir  le  personnel  enseignant,  parce  qu'ils  lais- 
saient subsister  l'ensemble  de  la  doctrine  et  de  la 
méthode.  Aujourd'hui,  c'est  cet  ensemble  qui  est 
mis,  et  qui  doit  être  mis  en  question. 

Car,  si  on  se  désintéresse  de  l'enseignement 
grammatical,  si  on  le  discute,  si  même,  par 
endroits,  maîtres  et  élèves  l'abandonnent,  ce  n'est 
pas  que  personne  s'avise  de  soutenir  qu'il  soit  inu- 
tile de  savoir,  et  de  savoir  bien  le  français.  D'autres 


LES   METHODES   USUELLES.    LEURS    DEFAUTS  3 

choses  sont  contestées  :  celle-là  ne  l'est  point  et  ne 
peut  pas  l'être. 

Ce  que  beaucoup  se  demandent,  c'est  si  l'ensei- 
gnement de  la  grammaire,  tel  qu'il  est,  meneau  but 
que  l'on  se  propose,  et  je  crois  qu'ils  ont  tout  à  fait 
raison  de  s'interroger  et  de  douter,  car,  s'il  y  a  une 
«  crise  du  français  »,  ce  n'est  pas  qu'on  enseigne 
trop  peu  de  grammaire,  c'est  qu'on  l'enseigne  mal. 

Abstractions  incompréhensibles,  définitions  pré- 
tentieuses et  néanmoins  le  plus  souvent  vides, 
règles  fausses,  énumérations  indigestes,  il  n'y  a 
qu'à  feuilleter  quelques  pages  d'un  manuel  pour 
trouver  des  spécimens  variés  de  ces  fautes  contre 
la  raison,  la  vérité  et  la  pédagogie. 

Hien  n'est  plus  contraire,  en  etfet,  aux  principes 
élémentaires  de  la  science  de  l'éducation  que  cet 
appel  à  la  mémoire  rendu  nécessaire  par  l'étude  de 
formes  mises  bout  à  bout  :  «  Les  pronoms  person- 
nels sont  :  je,  me,  moi,  tu,  te,  toi,  etc..  Les 
adjectifs  possessifs  sont  :  mon,  ton,  son,  notre, 
votre,  leur...  »  Encore  ces  kyrielles  sont-elles 
courtes,  possibles  à  apprendre,  possibles  à  réciter  : 
l'élève  n'en  tire  rien;  mais,  du  moins,  elles  se 
font  accepter  sans  trop  de  peine  par  la  mémoire. 
Il  n'en  est  pas  de  même  des  interminables  tableaux 
de  conjugaisons,  de  cet  océan  de  formes  où  l'enfant 
se    débat  pendant    des    mois,    tour    à   tour    écri- 


4  l'enseignement  de  la  langue  française 

vant,  copiant,  recopiant,  récitant,  énumérant,  sans 
savoir  à  quoi  sert  tout  ce  matériel  immense  de 
temps  et  de  modes  aux  noms  baroques?  Bienheu- 
reux les  mécaniques,  ceux  qui  savent  parler  et 
écrire  sans  comprendre!  Le  royaume  du  verbe  est 
à  eux! 

Ailleurs,  le  mal  est  plus  grave  :  on  travaille 
non  seulement  sans  la  raison,  mais  contre  elle. 
Comme  le  pronom  s'appelle  de  ce  nom  malheu- 
reux, il  faut  que  partout  il  remplace  un  nom.  Et  le 
pauvre  Jean  Bonhomme  de  se  demander  quel  nom 
je  peut  bien  remplacer,  quand  il  dit  :  Je  m'appelle 
Jean  Bonhomme!  Or,  par  un  malencontreux 
hasard, je  est  justement  le  premier  des  pronoms, 
celui  auquel  s'applique  tout  d'abord  la  définition, 
car  ce  serait  un  scandale,  n'est-ce  pas,  de  ne  pas 
commencer  par  la  première  personne?  Voilà 
l'enfant  tout  de  suite  oriente!  Et  le  chapitre  se 
terminera,  hélas!  sans  lui  apporter  d'éclaircisse- 
ments. En  effet,  quelqu'un,  ou,  sont  des  pronoms, 
tout  comme  je,  et  il  est  encore  une  fois  tout  à  fait 
impossible  de  savoir  de  quel  nom  personne  tient  la 
place,  quand  le  maître  demande  :  Y  a-t-il  quelqu'un 
au  tableau?  et  que  la  classe  répond  :  Non,  Mon- 
sieur, personne. 

J'aurai  l'occasion  de  vous  montrer  plus  tard  une 
série    de  règles  contraires   à  la  vérité   des  faits, 


LES   METHODES    USUELLES.    LEURS    DEFAUTS  5 

impossibles,  je  ne  dis  pas  à  comprendre,  mais  à 
expliquer,  quand  on  les  a  comprises.  Prenons-en 
un  seul  exemple. 

On  enseigne  à  faire  accorder  le  participe  passé 
des  verbes  pronominaux,  comme  si  ces  verbes 
étaient  conjugués  avec  avoir.  Pour  les  «  acciden- 
tellement pronominaux  »  la  règle  est  :  Il  y  a 
accord  quand  le  complément  direct  précède  le  par- 
ticipe. L'enfant  doit  se  demander  si  le  complément 
pronominal  est  un  complément  direct  ou  indirect. 
Ex.  :  Nous  nous  sommes  attaqués  à  plus  fort  que 
nous. 

Pour  savoir  s'il  faut  une  s  à  attaqués,  puisque 
s'attaquer  n'est  pas  un  verbe  «  essentiellement  pro- 
nominal »,  on  considère  le  complément  nous.  Voilà 
l'enfant  obligé  d'examiner  si  nous  nous  sommes 
attaqués  à...  correspond  à  :  nous  avons  attaqué  à 
nous  «...  ou  bien  à  :  nous  avons  attaqué  nous  à  plus 
fort  que  nous;  il  a  à  choisir  entre  deux  phrases  qui 
n'offrent  ni  l'une  ni  l'autre  aucun  sens. 

Après  avoir  fait  cette  analyse,  un  élève  intelli- 
gent ne  pourra  que  reculer,  en  se  disant  qu'il  se 
trompe,  que  nous  ne  peut  pas  être  complément 
direct,  que  l'accord  ne  peut  donc  pas  se  faire.  Or 
il  ne  fallait  pas  plus  que  ce  raisonnement  parfai- 
tement sage  pour  faire  mal  coter  une  dictée,  il  y  a 
quelques  années! 


6     L  ENSEIGNEMENT  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

Un  autre  défaut  essentiel  de  la  grammaire  cou- 
rante est  d'être  une  perpétuelle  méthode  «le  classi- 
fication.   On    ne   cherche   pas  à  comprendre,   on 

étiquette. 

Chacun  sait  avec  quel  soin  les  noms  sont  déjà 
répartis  en  classes.  Ce  ne  sont  point  seulement  les 
noms  propres  qui  sont  mis  à  pari  «les  noms  com- 
muns —  quelle  erreur,  en  effet,  si  le  nom  «  Pari- 
sien »  allait  être  pris  pour  un  nom  commun!  — 
mais  les  concrets  sont  séparés  des  abstraits,  et  il 
est  interdit  à  «  des  politesses  »  d'aller  voisiner  avec 
«  la  politesse  »,  qui  est  en  compartiment  réservé! 

D'après  les  mêmes  principes,  les  adjectifs  sont 
divisés  en  deux  espèces  :  qualificatifs  et  détermi- 
nai//s.  On  oublie  seulement  que  le  qualificatif  déter- 
mine très  souvent  le  nom  auquel  il  se  joint,  et 
parfois  le  détermine  avec  autant  de  précision  que 
n'importe  quel  déterminalif.  Ex.  :  La  classe 
ouvrière,  la  rive  droite  de  la  Seine. 

Oh!  ces  classifications  grammaticales!  Quels 
modèles  pour  les  autres  sciences!  Considérez  les 
formes  des  verbes  :  on  y  reconnaît  généralement 
quatre  types  de  conjugaisons.  Il  est  vrai  qu'un 
certain  nombre  de  verbes,  comme  courir,  res- 
tent en  dehors  du  tableau.  Mais  la  règle  ne  s'em- 
barrasse pas  pour  si  peu!  On  fait  deux  ali- 
néas. 


BEAUTE    DES   ANALYSES 


§  1.  Courir,  ayant  l'infinitif  en  ir,  appartient  à 
la  2e  conjugaison,  type  :  finir. 

§  2.  Ce  verbe,  malgré  cela,  n'a  aucune  des 
formes  du  verbe  finir;  c'est  une  exception! 

Quand  il  s'agit  de  la  «  nature  des  verbes  »,  les 
cloisons  se  multiplient  et  s'élèvent.  Comment  mêler 
un  verbe  «  substantif  »  aux  verbes  «  attributifs  »? 
Que  deviendraient  les  raisonnements  métaphy- 
siques sur  le  verbe  qui  exprime  l'être  en  soi  et 
l'affirmation  de  l'être?  Le  moyen  de  confondre 
verbes  d'état  et  verbes  d'action,  alors  que  les  uns 
sont  séparés  des  autres  par  une  différence  de  na- 
turel Différence  profonde,  en  e(Tet,  puisqu'aussitôt 
qu'on  met  le  verbe  «  il  tue  »  au  passif,  il  cesse 
d'être  un  verbe  d'action  pour  devenir  un  verbe 
d'état. 

Cette  rage  de  classification  se  traduit,  du  reste, 
en  un  résultat  visible,  indéniable.  A  quoi  aboutit  et 
doit  aboutir,  suivant  les  programmes  d'examen, 
l'enseignement  grammatical?  Essentiellement  à 
une  dictée  et  à  une  analyse. 

Laissons  la  dictée  et  l'orthographe,  nous  en 
reparlerons,  mais  regardons  1'  «  analyse  ».  En  voici 
des  exemples  pris  aux  examens,  avec  les  corrigés 
empruntés  aux  journaux  spéciaux  : 

I.  —  Phrase  proposée  à  l'examen  du  brevet  élé- 
mentaire :  Ils  dormaient  roulés  en  boule. 


8  l'enseignement  de  la  langue  française 

Analyse  :  Cette  phrase   renferme  deux  proposi- 
tions : 

1°  Ils  dormaient,  proposition  principale; 

Sujet  :  ils, 

Verbe  :  étaient, 

Attribut  :  dormant. 
2°  (Ils  étaient)  roulés  en  boule,  proposition  prin- 
cipale elliptique  ; 

Sujet  :  ils  (sous-entendu), 

Verbe  :  étaient  (sous-entendu), 

Attribut  :  roulés,  complété  par  :  en  boule. 

[Courrier  cfrs  examens  du  5  janvier  1908,  page  8.) 

Ainsi    toutes    les    propositions    renferment    un 
attribut  :  dormaient  =  étaient  dormant!  Un  com- 
plément du  sujet  ou  du  verbe  de  l'unique  proposi- 
tion donnée    devient  une   proposition,   principale 
aussi,  grâce  à  l'ingénieux  artifice  des  sous-entendus. 
II.  —  Autre  exemple  :  Une  brise,  qui  venait  du 
Rhin,  faisait  frissonner  les  arbres  au  bord  de  la  route. 
Analyse  :Cettephrase  renfermetrois  propositions  : 
1°  Une  brise  faisait  frissonner  les  arbres,  propo- 
sition principale; 

Sujet  :  une  brise, 
Verbe  :  était, 

Attribut  :  faisant,  complété  par  :  frissonner  les 
arbres. 


BEAUTE    DES    ANALYSES  9 

2°  Qui  venait  du  Rhin,  proposition  incidente 
explicative  ; 

Sujet  :   qui, 
Verbe  :  était, 

Attribut  :  venant,  complété  par  :  du  Rhin. 
3°  (Qui  étaient  situés)  au  bord  de  la  roule,  propo- 
sition incidente  explicative,  elliptique  ; 
Sujet  :  qui  (sous-entendu), 
Verbe  :  étaient  (sous-entendu), 
Attribut  :  situés  (sous-entendu),  complété  par: 
au  bord  de  la  route. 
[Courrier  des  examens  du  15  mars  1908,  page  172.) 

Ici,  on  arrive  à  ce  tour  de  force  de  découvrir  une 
proposition,  dont  tous  les  termes  essentiels  sont 
sous-entendus!  et  à  faire  compléter  un  mot  qui 
n'existe  pas!  sans  compter  qu'on  empêche  totale- 
ment l'élève  d'apercevoir  la  véritable  fonction  du 
complément  :  au  bord  de  la  route!  lequel  indique 
simplement,  et  sans  l'aide  d'aucun  sous-entendu, 
où  avait  lieu  l'action  énoncée. 

Ces  deux  exercices  sont  proposés  comme  des 
modèles,  et  ils  présentent  une  sobriété  relative  dans 
le  vocabulaire.  Il  y  a  donc  mieux.  Voici,  en  effet, 
le  devoir  d'une  classe  : 

Nous  ne  trouvions  aucun  champ  oh  la  main  du 
diligent  laboureur  ne  fût  imprimée;  les  ronces,  les 


10  L  ENSEIGNEMENT   DE   LA    LANGUE   FRANÇAISE 

épines,  et  toutes  1rs  plantes  qui  occupent  inutilement 
la  terre,  sont  inconnues  dams  ce  pays. 

Analyse.  Cette  phrase  renferme  quatre  proposi- 
tions : 

i"  Nous  ne  trouvions  aucun  champ,  proposition 
principale; 

Sujet  :  nous,  simple  et  incomplexe, 

Verbe  :  étions, 

Attribut  :  trouvant,  simple  et  complexe,  ayant 

pour  compléments:  l°ne(!),  2°  aucun  champ. 

2°  oh    la    main   du    diligent    laboureur    ne    fût 

imprimée,  proposition    subordonnée,   reliée 

à  champ  par  l'adverbe  où; 

Sujet  :  la  main,  simple  et  complexe,  avant 
pour  complément  :  du  diligent  laboureur. 

Verbe  :  fût, 

Attribut    :    imprimée,    simple    et    complexe, 
ayant  pour  complément  ne! 
3°  les  ronces,  les  épines  et  toutes  les  plantes  sont 
inconnues  dans  ce  pays; 

Sujet  :  les  ronces,  les  épines,  et  toutes  les  plantes, 
composé  et  complexe,  parce  que  le  dernier 
terme  :  toutes  les  plantes,  a  pour  complément 
la  proposition  incidente  :  qui  occupent  inu- 
tilement la  terre, 

Verbe  :  sont. 

Attribut    :    inconnues,    simple    et    complexe, 


BEAUTÉ    DES    ANALYSES  i  1 

ayant    pour    complément   :    dans    ce    pays. 
4°  qui  occupent  inutilement  la  terre,  proposition 
subordonnée  incidente,  reliée  à  plantes  par 
le  pronom  relatif  qui; 
Sujet  :  qui,  simple  et  incomplexe, 
Verbe  :  sont, 

Attribut  :  occupant,  simple  et  complexe,  ayant 
pour  compléments  :  1°  inutilement;  2°  la  terre. 
Que  dire  de  ce  pathos,  où  reviennent  constam- 
ment :  simple,  complexe,  incomplexe;  d 'après  lequel 
ne  est  un   complément,  au  même  titre  que  aucun 
champ. 

Le  même  verbiage  se  remarquera  dans  l'analyse 
dite  «  grammaticale  ».  Voici  un  modèle  :  Ils  enle- 
vèrent tout  ce  qui  s\y  trouvait. 

Tout,    adjectif   indéfini,    masculin    singulier, 

détermine  ce  (!  !), 
ce,        pronom    démonstratif,    mis   pour    :    le 
matériel  (!)  complément  direct  de  enlevèrent, 
qui,     pronom  relatif,  ayant  pour  antécédent  ce, 
3me  personne  du  singulier,  sujet  dese  trouvait, 
s,     mis  pour  se,  pronom  personnel  (?  !),  3me  per- 
sonne du  singulier,  complément  direct  (V.)  de 
trouvait. 

(Courrier  des  examens  de  1908,  page  302.) 
Que  de  beautés!  Un  mot  indéfini,  qui  cependant 


12  L'ENSEIGNEMENT    DE   LA    LANGUE   FRANÇAISE 

détermine!  un  pronom  ce,  qui,  nécessairement, 
remplace  un  nom  sous-entendu!  et  le  pronom  de 
«  se  trouvait  »,  devenu  'personnel,  et  complément 
direct!  Ce  matériel,  qu'on  a  imaginé,  et  qui  finit 
par  se  trouver  lui-même!! 

Une  immense  pitié  vous  saisit  en  pensant  aux 
centaines  de  mille  enfants  obligés  de  subir  un 
enseignement  fait  de  pareilles  aberrations. 

Il  était  impossible  que  des  exercices  aussi 
bizarres  ne  fissent  pas  réfléchir  quelques  institu- 
teurs. Et  l'on  constate,  en  effet,  môme  chez  des 
maîtres  peu  avertis,  une  défiance  et  une  hésitation 
croissantes.  Beaucoup  commencent  à  s'apercevoir 
qu'ils  perdent  un  temps  précieux  à  enseigner  des 
subtilités  ou  de  pures  visions,  et  que  toute  cette 
logomachie  déforme  l'esprit,  loin  de  le  cultiver. 

Mon  premier  devoir  est  d'encourager  ces  clair- 
voyants, et  de  leur  dire  ce  que  l'enseignement  de 
la  langue  française  ne  doit  pas  être.  Plus  tard,  nous 
en  viendrons  à  des  conseils  plus  positifs. 

Je  rapporterai  ici,  pour  leur  donner  courage,  le 
mot  de  mon  collègue  et  ami  Meillet,  professeur  de 
Grammaire  comparée  au  Collège  de  France,  un 
des  plus  éminents  linguistes  français  contempo- 
rains. Un  jour  que  je  lui  avais  lu  un  des  échantil- 
lons d'analyse  ci-dessus,  il  me  résuma  son  appré- 
ciation dans  ce  seul  mot  :  «  C'est  de  la  démence  »  ! 


CHAPITRE   II 

Où  l'État-Providence  fait  mine  d'intervenir. 
—  La  simplification  et  l'unification  des  nomen- 
clatures. 

En  1906  eut  lieu,  au  Musée  pédagogique,  à  Paris, 
une  série  de  conférences  sur  l'enseignement  de  la 
grammaire  ancienne  et  moderne.  L'une  d'entre 
elles  avait  pour  objet  les  nomenclatures  gramma- 
ticales. M.  Sudre,  professeur  au  lycée  Montaigne, 
montra  avec  une  grande  force  qu'il  était  nécessaire 
et  urgent  d'unifier  et  de  simplifier  la  nomenclature, 
et  la  réunion  vota  un  vœu  dans  ce  sens.  M.  le  Rec- 
teur se  laissa  convaincre,  et  chargea  une  Commis- 
sion d'étudier  la  question  l. 

La  Commission  s'est  mise  bravement  à  l'œuvre. 
Un  premier  rapport,  rédigé  par  M.   Maquet,   fut 


1.  11  est  intéressant  de  constater  que  pareille  entreprise  était 
tentée  en  même  temps  à  Berlin,  professeurs  et  instituteurs  souf- 
frant en  Allemagne  du  même  malaise  qu'en  France.  En  Angle- 
terre, un  Comité,  qui  m'a  fait  l'honneur  de  me  nommer  corres- 
pondant pour  la  France,  travaille  également  en  ce  moment  à  ré- 
duire et  à  unifier  la  terminologie. 


14  L'ENSEIGNEMENT    DE   LA    LANGUE   FRANÇAISE 

transmis  à  l'autorité,  qui  demanda  une  révision  du 
travail,  révision  nécessaire  du  reste.  Aujourd'hui, 
après  de  laborieuses  séances,  l'œuvre  est  terminée. 
Un  rapport,  que  j'ai  fait  en  collaboration  avec 
M.  Maquet,  est  soumis  à  l'approbation  ministérielle. 
Il  a  paru  dans  diverses  revues,  en  particulier  dans 
le  Volume  du  13  mars  1909,  et  dans  la  Revue  uni- 
versitaire Au  15  avril  1909.  Tous  les  instituteurs  ont 
donc  pu  en  prendre  connaissance.  Si  le  projet  peut 
aboutir  et  recevoir  la  sanction  du  Conseil  supé- 
rieur, un  très  grand  progrès  sera  fait,  et  c'est 
pourquoi  j'ai  donné  à  la  Commission  tout  mon 
concours,  c'est  pourquoi  aussi  je  lui  ai  abandonné 
bien  des  théories  et  des  observations  qui  m'étaient 
personnelles,  avec  autorisation  de  les  faire  siennes. 

La  nouvelle  nomenclature  se  recommande  à  tous 
les  maîtres  soucieux  de  progrès.  Ses  choix  sont 
bons,  en  général;  ses  exclusions  méritent  tous  les 
éloges.  Les  mots  prétentieux  et  inutiles  :  verbe 
substantif,  proposition  complexe,  incomplexe,  directe, 
inverse;  les  mots  vagues,  tels  que  verbe  neutre, 
sources  d'erreurs  quotidiennes,  disparaissent.  L'in- 
cidente explicative  et  l'incidente  déterminalive  vont 
cesser  de  se  disputer  les  subordonnées. 

Je  dirai  plus;  parmi  les  mots  qui  restent,  ceux 
qui  sont  mauvais  perdent  leur  force  nocive.  Il  est 
rappelé  expressément  qu'ils  sont  des  appellations, 


LA    REFORME    DES    NOMENCLATURES  15 

et  non  des  définitions;  que  pronom,  par  exemple, 
est  une  étiquette,  et  rien  de  plus,  la  commission 
n'acceptant  pas  que  «  le  pronom  soit  un  mot  qui 
remplace  le  nom  ». 

Avec  un  peu  plus  de  hardiesse,  de  meilleurs 
résultats  encore  eussent  été  obtenus,  mais  on  ne 
pourra  que  se  féliciter  de  voir  entrer  en  usage  des 
termes  tels  que  temps  relatifs  ou  temps  accomplis. 
La  préoccupation  qu'on  a  eue  de  distinguer  partout 
le  sens  et  la  forme,  dissipera  bien  des  confusions. 
Pour  nommer  comme  pour  observer,  la  forme  est 
plus  commode  et  plus  sûre.  Avec  passé  simple  et 
passé  composé,  on  est  forcé  de  s'entendre.  Au  con- 
traire, tant  que  :  je  chantai  et  fai  chanté  s'appe- 
laient l'un  passé  défini,  l'autre  passé  indéfini,  ni 
maîtres  ni  enfants  n'avaient  grande  chance  de 
comprendre,  car  ces  mots  sont  si  obscurs  que  les 
grammairiens  du  xvnr",  et  même  du  xvne  siècle,  en 
faisaient  souvent  un  usage  absolument  contraire  à 
celui  qui  a  été  adopté  depuis. 

Pour  ceux  qui  s'en  tiendront  au  texte  même, 
comme  à  un  garde-fou,  il  y  aura  déjà  grand  avan- 
tage. De  plus  avisés  liront  entre  les  lignes,  et  trou- 
veront dans  les  choix  qui  ont  été  faits  des  indica- 
tions sur  ce  que  doit  être  l'enseignement  de  la  gram- 
maire, aussi  bien  que  sur  ce  qu'il  ne  doit  pas  être. 

Mais   il  ne  faut  pas   se  faire  d'illusions  sur  la 


16        l'enseignement  de  la  langue  française 

portée  de  cette  réforme.  L'unification  est  une  bonne 
chose,  nécessaire  pour  ramener  l'ordre,  cela  est 
incontestable;  mais  elle  a  de  graves  inconvénients. 
Il  y  a  des  jours  où  il  faut  appeler  une  chose  d'un 
nom,  et  d'autres  où  il  faut  l'appeler  d'un  autre  nom. 

Ainsi,  pour  caractériser  une  classe  particulière 
de  pronoms,  on  se  sert  indifféremment  du  mot 
conjonctif  ou  du  mot  relatif.  La  Commission  garde 
ce  dernier  et  condamne  le  premier,  mais  les  deux 
mots  disent-ils  bien  exactement  la  même  chose? 

Lorsqu'un  pronom,  comme  il,  le,  en,  y,  qui 
tiennent  la  place  d'un  mot  ou  d'une  idée  exprimée 
précédemment,  est  employé  dans  une  proposition,  il 
la  met  en  relation  avec  la  proposition  voisine,  il 
peut  être  nommé  pronom  relatif.  Mais  dans  : 

L'enfant  qui  pleure; 

Je  désire  une  maison  qui  soit  saine; 

Il  poussa  la  chaise  qui  tomba; 

Je  vois  une  femme  qui  passe;  le  pronom  qui 
joue  un  autre  rôle.  Non  seulement  il  remplace 
un  nom  exprimé  précédemment,  mais  encore  il 
joue  le  rôle,  soit  d'une  conjonction  de  coordination, 
soit  d'une  conjonction  de  subordination;  c'est  donc 
bien  un  mot  conjonctif,  et  il  serait  fâcheux  qu'on 
ne  pût  plus  le  considérer  sous  cet  aspect. 

On  hésite  souvent  entre  les  appellations  de  parj 
ticipe  passif  et  de  participe  passe,  appliquées  à  des 


PRENONS   GARDE    DE   TROP    UNIFIER  17 

formes  verbales  comme  blâmé,  réjoui,  mort,  etc. 
La  Commission  propose  d'adopter  exclusivement 
la  dénomination  de  participe  passé. 

Or  la  forme  dont  il  s'agit  peut  avoir  le  sens 
passif,  et  il  est  souvent  très  important  de  discerner 
si  elle  l'a.  Ainsi  on  trouve  un  cadavre.  Est-on  en 
présence  d'un  homme  assassiné,  c'est-à-dire  qui 
a  subi  la  mort  à  lui  donnée  par  un  tiers  (sens 
passif),  ou  d'un  homme  mort  naturellement,  qui  a 
fini  sa  vie  sans  intervention  d'un  agent  étranger 
(sens  actif)?  De  même,  un  propriétaire  trouve  au 
départ  de  son  locataire  un  carreau  cassé.  Ce  car- 
reau s'est-il  cassé  tout  seul  (sens  actif)?  a-t-il  été 
cassé  par  quelqu'un  (sens  passif)?  toute  la  ques- 
tion est  là.  On  voit  donc  que  participe  passif  est  le 
nom  qui  convient  dans  certains  cas,  et  que  l'on  ne 
peut  lui  en  substituer  aucun  autre.  Il  n'y  a  même, 
ajouterai-je,  que  cette  forme  du  participe  passif  qui 
puisse  donner  d'une  façon  claire  l'idée  du  passif 
à  l'enfant  :  va-t-il  m'être  interdit  de  prononcer  ce 
mot,  qui  éclaire  toute  une  question? 

Évidemment  non!  Et  ce  n'est  pas  ce  qu'a  pré- 
tendu la  Commission.  Elle  propose  un  nom  unique, 
elle  n'entend  pas  exclure  les  explications  qui  néces- 
siteront l'usage  d'autres  mots,  sans  lesquels  on  ne 
pourrait  faire  comprendre  les  faits.  Cet  exclusi- 
visme gênerait   renseignement  au  lieu  de  le  faci- 

l'enseign.  de  la  langue  franc.  * 


18        l'enseignement  de  la  langue  française 

liter.  Il  est  à  souhaiter  que  ceux  qui  mettront 
notre  travail  en  circulaires  usent  de  la  même 
prudence.  Que  les  pronoms  relatifs  n'aient  plus 
que  ce  nom,  soit!  on  peut  faire  ce  sacrifice  à 
l'entente,  mais  qu'il  reste  bien  convenu  que  l'on 
pourra  expliquer  que  les  uns  sont  conjonctifs,  que 
les  autres  ne  le  sont  pas.  Une  nomenclature  n'est 
pas  une  terminologie. 

Pour  la  simplification,  elle  est  très  réelle;  néan- 
moins il  ne  faudrait  pas  croire  non  plus  que  désor- 
mais tout  va  être  clair,  facile,  et  sans  embûches. 
La  nouvelle  nomenclature  garde  un  premier  défaut 
essentiel  :  elle  est  faite  avec  de  vieux  termes,  dont 
la  plupart  ne  valent  rien.  Nous  avons  déjà  parlé  du 
pronom,  passons  au  verbe,  et  regardons  les  temps. 
Passé  défini,  passé  indéfini  disparaissent,  mais  im- 
parfait, plus-que-parfait  subsistent,  et  g" 'autres  aussi. 

Personne  n'a  songé  à  toucher  au  terme  modes, 
qui  a  un  sens  en  ce  qui  concerne  l'indicatif,  l'impé- 
ratif, etc.,  mais  qui  convient  fort  mal  à  l'infinitif, 
et  pas  du  tout  au  participe. 

Certains  compléments  continueront  à  s'appeler 
«  circonstanciels  ».  La  Commission  elle-même 
avertit  que  ce  mot  n'a  aucun  sens  précis,  et  laisse 
entendre  que,  dans  une  foule  de  cas,  il  n'est  pas 
bon.  Et,  en  effet,  de  trouver  un  mot  qui  convînt  à 
tout  ce  qu'on  met  dans  ce  cadre,  il  n'y  fallait  pas 


IMPOSSIBILITÉ    D'UNE    CLASSIFICATION    IMMUABLE        19 

songer.  On  n'eût  guère  pu  trouver  qu'un  numéro, 
comme  pour  les  avenues  de  New- York. 

Admettons,  du  reste,  qu'on  ne  se  soit  pas  imposé 
comme  règle  d'employer,  autant  que  possible,  les 
mots  traditionnels;  eût-on  travaillé  dans  du  neuf, 
que  des  obstacles  insurmontables  eussent  encore 
empêché  de  faire  une  classification  véritable  :  les 
faits  ne  s'y  prêtent  pas. 

1°  Chaque  tour,  chaque  mot  a  plusieurs  fonctions. 

En  histoire  naturelle  une  plante  n'est  pas,  tour  à 
tour,  d'une  espèce  ou  d'une  autre  :  une  betterave 
est,  et  reste  une  betterave;  supposez  toutes  sortes 
de  variétés,  elle  ne  sera  jamais  un  chou. 

Au  contraire,  un  temps,  un  mode  —  par  exemple 
un  futur  ou  un  impératif  —  ne  seront  jamais  ren- 
fermés dans  un  rôle  unique.  Il  y  a  des  phrases  où 
l'impératif  ne  commande  ou  ne  demande  rien  du 
tout,  ainsi  :  «  Faites  à  cet  homme  une  concession. 
11  vous  en  demande  immédiatement  une  autre.  » 
Gela  veut  dire  :  «  Si  vous  lui  faites  une  conces- 
sion. »  C'est  un  suppositif. 

Le  futur  :  «  Vous  vous  serez  trompé  de  ligne  en 
regardant  l'indicateur  »  n'est  nullement  relatif  au 
futur  :  il  s'agit  d'un  fait  passé  ! 

Or,  toute  forme  grammaticale  a  ainsi  des  fonc- 
tions variées,  souvent  multiples.  Si  le  nom  qu'on 
lui  donne  ne  signifiait  rien,  l'inconvénient  serait 


20        l'enseignemint  de  la  langue  française 

minime  :  ainsi  subjonctif  est  un  mot  excellent,  parce 
qu'il  n'a  pas  de  sens  pour  l'enfant.  Si  ce  nom  se 
rapportait  à  la  forme  exclusivement,  très  bien 
encore!  Ainsi  verbe  pronominal  est  parfait,  parce 
qu'il  ne  préjuge  rien  quant  à  la  fonction,  et  que 
«  je  me  repens  »  a  la  forme  pronominale,  comme 
«  je  me  fatigue  ». 

Mais  il  ne  pouvait  être  question  de  refaire  la  liste 
des  termes  à  employer,  soit  pour  ne  les  rapporter 
plus  qu'à  la  forme,  soit  pour  leur  ôter  toute  signi- 
fication intrinsèque.  Qu'eût-on  pensé  de  ce  sacri- 
lège? Après  notre  travail,  il  reste  donc  dans  la 
nomenclature  un  mélange  où  l'on  a  essayé  de 
mettre  autant  d'ordre  que  possible,  mais  où  le 
maître  aura  à  démêler  encore,  ce  qui  lui  demandera 
à  la  fois  réflexion  et  connaissances. 

Reprenons  notre  dernier  exemple,  celui  du  verbe 
pronominal.  Le  verbe  «  se  passer  »  est  pronominal, 
voilà  qui  va  bien.  Mais  il  faudra  faire  comprendre 
qu'il  est  tantôt  réciproque  : 

«  Nous  nous  jmssons  le  journal  l'un  à  Vautre,  » 
tantôt  réfléchi  indirect  : 

«  Je  me  passe  maintenant  quelques  fantaisies,  » 
que,  bien  souvent,  il  n'est  ni   l'un  ni  l'autre   : 

«  Je  me  passe  de  la  richesse.  » 

(Je  me  passe  a  ici  la  valeur  d'un  transitif  à  com- 
plément indirect.) 


UNE  FORME,  PLUSIEURS  FONCTIONS         21 

«  Le  temps  se  passe.  » 

(Se  passe  a  la  valeur  d'un  intransitif  subjectif). 

«  La  rivière  se  passe  à  gué.  » 

(-Se  passe  a  la  valeur  d'un  passif.) 

Gomment  donc,  et  de  quel  droit,  classer  le  verbe 
«  se  passer  »  dans  une  catégorie,  l'appeler  réfléchi, 
ou  réciproque,  ou  de  lui  donner  un  seulement  des 
noms  auquel  il  a  droit? 

Or,  la  difficulté  se  représente  et  se  représentera 
partout.  A  chaque  instant,  on  rencontre  des  mots, 
des  formes,  qui,  à  une  fonction  centrale,  essen- 
tielle, en  ajoutent  d'autres. 

De  marque  combien  de  rapports  :  origine,  dépen- 
dance, appartenance,  etc.  !  Et  il  y  a  bien  des  phrases 
où  il  n'en  marque  aucun  :  il  essaie  de  parler;  la 
ville  de  Paris;  j'aime  mieux  me  taire  que  de 
dire  des  sottises. 

Dans  quelle  catégorie  classer  Vun  Vautre?  Dans 
la  proposition  :  «  ces  deux  frères  s'aident  Vun 
Vautre  » ,  cette  locution  marque  clairement  la 
réciprocité,  et  l'on  est  amené  à  ranger  «  l'un 
l'autre  »  dans  les  pronoms  réciproques. 

Mais  quand  on  dit  :  «  De  ces  deux  frères,  Vun 
s'est  fait  boucher,  Vautre  boulanger  »,  l'idée  de 
réciprocité  n'existe  plus;  on  aperçoit  ici  un  sens 
distributif.  Faudra-t-il  donc  reporter  «  l'un  l'autre  » 
aux  noms  distribulifs? 


l-i        l'enseignement  de  la  langue  française 

Or  voici  une  autre  phrase  :  «  L'un  dit  qu'on  a 
vu  des  canaux  dans  Mars,  Vautre  prétend  qu'on 
s'est  fait  illusion.  » 

Cette  fois,  on  trouve  encore  un  sens  distributif  : 
mais  l'un,  l'autre  ne  renvoient  plus  à  des  personnes 
désignées.  Les  mettra-t-on  aux  indéfinis? 

La  vérité  des  faits  forcerait  donc  à  placer 
l'expression  «  l'un  l'autre  »  au  moins  dans  trois 
catégories  différentes!  Et  ainsi  partout.  On  n'aura 
pas  mis  une  forme  dans  un  sac  qu'il  faudra  l'en 
tirer  pour  la  mettre  dans  un  deuxième,  où  elle 
risquera  de  ne  pas  demeurer  longtemps. 

C'est  pourquoi  toute  nomenclature,  quelle  qu'elle 
soit,  sera  détestable,  si  elle  est  employée  à  étayer  des 
définitions,  ou  à  servir  à  des  classements  dans  les- 
quels Von  s'imaginera  pouvoir  enfermer  les  faits. 

2°  La  même  fonction  peut  être  remplie  par  des 
mots  de  classes  différentes. 

Lorsqu'on  dit  :  «  J'ai  vingt,  j'ai  cent  raisons  de  le 
croire  »,  on  marque  le  nombre  des  raisons  au  moyen 
des  mots  vingt  ou  cent,  qui  peuvent  exprimer 
soit  le  nombre  exact  de  mes  raisons,  soit,  et  c'est 
le  cas  ici,  un  certain  nombre  de  raisons,  que  je 
ne  fixe  pas  exactement.  Mais,  essentiellement, 
«  vingt  »  et  «  cent  »  sont  des  adjectifs  numéraux. 

Si  Ton  dit  :  «  J'ai  plusieurs  raisons  de  le  croire  », 
on  marque  encore  la  quantité  au  moyen  du  mot 


UNE   FONCTION,    PLUSIEURS   FORMES  23 

«  plusieurs  »  qui  n'est  pas,  à  proprement  parler, 
un  adjectif  numéral,  et  qui  ne  marque  le  nombre 
que  d'une  façon  indéfinie  :  on  fera  donc  de  «  plu- 
sieurs »  un  adjectif  numéral  indéfini! 

Voici  maintenant  une  expression  équivalente  : 
«  J'ai  beaucoup  de  raisons  de  le  croire  »  ;  beaucoup 
est  incontestablement  un  adverbe,  mais  ici  c'est 
un  mot  marquant  le  nombre. 

Est-ce  tout?  Non.  Qu'on  se  souvienne  de  toutes 
les  autres  expressions  :  «  J'ai  une  foule  de  raisons 
de  le  croire  »  ;  la  majorité  des  gens  le  pensent,  etc. 
Si  l'on  exclut  ces  expressions,  et  d'autres  équiva- 
lentes, du  chapitre  des  mots  marquant  le  nombre, 
ce  chapitre  n'est-il  pas  incomplet  et  tronqué? 
D'autre  part,  mettre  «  beaucoup  »  ou  bien  «  majo- 
rité »  au  chapitre  des  noms  de  nombre,  cela  est 
incompatible  avec  le  système  de  classification  et 
de  nomenclature  par  «  parties  du  discours  ».  Beau- 
coup est  un  adverbe,  et  majorité  un  nom.  On  ne 
peut  rapprocher  ces  mots,  de  nature  différente, 
que  si  l'on  étudie  d'ensemble  la  manière  d'expri- 
mer la  quantité.  Gela  est  possible  sans  doute,  nous 
le  verrons.  Mais  c'est  de  la  méthode,  et  non  de 
la  nomenclature.  C'est  même  une  méthode  assez 
opposée  à  la  nomenclature. 

La  Commission  l'a  si  bien  senti  qu'elle  a  aban- 
donné quelques-uns  des  termes  les  plus  chers  à  la 


24        l'enseignement  de  la  langue  française 

grammaire  usuelle,  ainsi  «  déterminatif » .  En  effet, 
qui  déterminera  ce  mot  redoutable  :  déterminatif:' 
Tout  peut  être,  à  l'occasion,  déterminatif.  L'ad- 
jectif «  rouge  »  est  évidemment  un  adjectif  qualifi- 
catif marquant  la  couleur;  mais,  dans  la  phrase  : 
«  Monte  du  vin  rour/e  »  l'adjectif  rou/je  détermine 
le  vin  à  choisir,  si  la  cave  n'en  contient  que  deux 
espèces,  du  rouge  et  du  blanc. 

On  distingue,  avec  raison,  en  général,  le  complé- 
ment déterminât  if  au.  complément  d'objet  du  verbe. 
Mais  supposons  qu'un  chasseur  se  voie  menacé  d'un 
procès-verbal,  parce  que  le  garde  forestier  le  ren- 
contre au  moment  où  il  chasse.  «  Pardon,  observe 
le  chasseur,  je  chasse  la  bécasse.  »  En  ajoutant  le 
complément  d'objet  direct  :  la  bécasse,  le  chasseur 
détermine  à  ce  point  son  action  que,  grâce  à  cette 
détermination,  le  délit  n'existe  plus,  cette  chasse 
spéciale  étant,  à  ce  moment,  permise. 

Comparez  le  sentiment  de  mon  erreur  (complé- 
ment déterminatif)  à  je  sens  mon  erreur  (complé- 
ment d'objet).  Le  rapport  a-t-i!  changé?  Si  je  dis  : 
«  J'espère  que  vous  viendrez  »,  la  proposition  «  que 
vous  viendrez  »  est  un  complément  d'objet,  sans 
doute,  mais  ne  détermine-t-elle  pas  aussi  mon 
espoir? 

Il  y  a  plus,  et  on  pourrait  soutenir  ce  paradoxe 
que  parfois  l'absence  d'un  complément  donne  à  un 


NOMENCLATURE   ET   MÉTHODE  25 

verbe  un  sens  plus  précis  que  tous  les  compléments 
qu'on  pourrait  y  joindre.  «  Je  vous  aime  »  est  une 
déclaration  d'amour.  «  Je  vous  aime  beaucoup  »  est 
l'expression  d'une  affection  beaucoup  moins  spé- 
cifiée, moins  déterminée. 

Dès  lors,  faudra-t-il  mettre  ensemble  tout  ce  qui 
est  «  déterminatif  »?  Une  bonne  part  des  complé- 
ments y  passera,  et  il  se  fera  à  cet  endroit  un  tel 
mélange  de  choses  diverses  que  mieux  vaut  ne  pas 
se  servir  d'un  semblable  terme. 

Nous  voici  arrivés  à  une  deuxième  conclusion, 
à  savoir  que:  toute  nomenclature  grammaticale  aura 
ce  défaut,  à  peu  près  irrémédiable,  de  séparer  sou- 
vent ce  qu'il  faudrait  réunir,  et  que,  si  elle  veut 
réunir,  elle  embrouillera  tout.  Des  mots  tels  que 
«  circonstanciel  »  ou  «  déterminatif  »  en  sont  un 
frappant  exemple. 


CHAPITRE   III 

Où  la  même  Providence  ne  se  presse  pas 
d'intervenir.  La  simplification  de  l'orthographe. 

Si  l'analyse  stérile  et  verbale  est  un  mal,  encore 
est-ce  un  mal  intermittent  :  l'orthographe,  elle,  est 
le  fléau  de  tous  les  jours. 

Il  s'abat  sur  l'enfant  dès  les  premières  leçons  de 
lecture,  quand  on  lui  fait  apprendre  que  eu  ou  œu 
ou  œ  n'est  qu'un  son  unique,  le  même  que  e  (com- 
parez :  neuf,  bœuf,  œil  à  :  donne  le)  ;  il  le  poursuit 
alors  qu'il  s'en  va  de  l'école,  muni  de  son  C.  E.  P., 
mais  sachant  désormais  assez  écrire  pour  se  rendre 
compte  qu'il  se  trompe  à  chaque  instant. 

L'enfant  arrive  d'ordinaire  en  classe  joyeux  et 
plein  d'entrain  :  il  ne  demande  pas  mieux  que  d'ap- 
prendre à  lire;  mais  ce  qui  serait  si  facile  avec  une 
orthographe  raisonnable  devient  un  casse-tète,  grâce 
aux  incohérences  de  l'orthographe  académique. 

Aujourd'hui,  l'enfant  apprend  que  la  lettre  c  écrit 
le  son  k  :  cave,  école;  demain,  il  faut  qu'il  lui  donne 
le  son  de  s  ;  ceci,  cela;  après-demain,  il  ne  devra 


l'orthographe  et  l'enfant  27 

plus  lui  donner  aucun  son  :  broc.  Un  jour,  il  trouve 
le  son  consonne  s  écrit  par  une  s  :  savon,  soir; 
bientôt  il  le  verra  écrit  par  deux  ss  :  assuré,  puis 
par  se  :  scie,  ensuite  par  ç  :  façade,  par  ce  :  dou- 
ceâtre, par  x  :  soixante,  voire  par  t  :  action.  Tantôt 
le  maître  lui  fera  lire  gu  avec  la  valeur  de  g  -\-  u  : 
aigu,  tantôt  il  devra  se  convaincre  que  le  même 
groupe  ne  fait  plus  qu'un  g  :  bague,  mais  qu'ail- 
leurs il  reprend  un  son  double  :  g  -j-  ib  :  aiguille. 

Le  lundi,  ill  se  prononce  i  -f-  /  :  ville;  le  mardi, 
c'est  i  -|-  /  mouillée  :  cheville;  le  mercredi,  encore 
du  nouveau,  c'est  /  mouillée  toute  seule  :  paille. 

Quel  début  pour  ce  pauvre  enfant!  et  quelle 
action  délétère  produit  un  exercice  si  déconcertant 
sur  une  intelligence  neuve  à  laquelle,  au  bout  de 
quelques  leçons,  tout  apparaît  incertain,  contradic- 
toire, chaotique! 

Sans  doute,  l'ingéniosité  des  maîtres  s'est  appli- 
quée à  atténuer  les  funestes  effets  de  ces  contra- 
dictions, en  ajournant  autant  que  possible  les 
exceptions  les  plus  criantes,  en  écartant  tant  bien 
que  mal  les  bizarreries,  et  ainsi,  grâce  à  eux,  se 
résout,  malgré  les  difficultés,  le  problème  de  l'ap- 
prentissage de  la  lecture. 

Mais  à  quel  résultat  réel  arrive-t-on?  C'est  là 
une  question  à  laquelle  les  gens  compétents  n'osent 
pas  toujours   répondre  franchement,   de  peur  de 


28  L'ENSEIGNEMENT   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

révéler  une  situation  affligeante.  Sauf  d'heureuses 
exceptions,  les  enfants,  lorsqu'ils  quittent  l'école 
primaire,  n'en  ont  pas  encore  fini  avec  ces  diffi- 
cultés matérielles  de  lecture  :  elles  ne  leur  per- 
mettent pas  d'avoir  la  liberté  d'esprit  nécessaire 
pour  s'appliquer  tout  entiers  aux  idées  que  ren- 
ferme le  texte,  pour  y  goûter  un  plaisir  sans  peine  : 
ils  déchiffrent,  ils  ne  lisent  pas,  à  proprement 
parler.  En  d'autres  termes,  l'école  n'amène  pas 
tous  ceux  qui  la  fréquentent  au  point  où  ils  aime- 
raient la  lecture  et  s'en  feraient  une  habitude  pour 
la  vie.  Dès  lors,  ils  sont  presque  fatalement  con- 
damnés à  oublier  ce  qu'ils  ont  appris  en  classe;  et 
lorsqu'ils  sont  obligés  de  prendre  connaissance  de 
quelque  écrit,  lorsqu'ils  veulent  parcourir  un 
journal,  ils  n'en  comprennent  pas  complètement 
le  sens,  et  écorchent  la  moitié  des  mots. 

Admettons  cependant  que  l'enfant  arrive  à  lire 
convenablement;  reste  à  savoir  écrire  correctement, 
travail  énorme,  qui  absorbe  inutilement  la  meilleure 
partie  du  temps  de  la  scolarité.  Un  seul  exemple 
permettra  de  comprendre  pourquoi  et  comment. 

S'agit-il  d'apprendre  à  écrire  la  voyelle  nasale 
an?  elle  est  rendue  par  an,  dans  pan,  (an,  van; 
mais  d'abord,  dans  beaucoup  d'autres  mots,  il  faut 
ajouter  une  ou  plusieurs  lettres  nulles  dans  la 
prononciation    :    banc,    grand,   sang,    dans,    gant. 


DEFORMATION    DE    LA    LANGUE   PAR    L'ORTHOGRAPHE      29 

Ailleurs  il  faut  substituer  une  m  à  n  :  camper, 
camp;  ou  bien  faire  suivre  l'a  d'un  o  :  faon,  paon. 

De  nombreux  mots  écrivent  an  par  en  :  ventre; 
par  em  :  membre;  par  cnt  :  vent.  Et  quand  l'élève 
se  sera  accoutumé  à  mettre  ent  dans  les  mots  où 
ces  lettres  se  prononcent  an,  il  devra  apprendre  à 
les  mettre  dans  des  mots  où  elles  se  prononcent 
in  :  il  vient;  et  même  dans  des  mots  où  elles  ne 
se  prononcent  pas  du  tout  :  ils  lient  une  gerbe.  Bref, 
pour  an  il  y  a  dix-huit  graphies!  sans  compter  Jean 
et  Caen.  Pour  on  douze,  pour  in  vingt-trois! 

Afin  de  vaincre  plus  rapidement  ces  difficultés  et 
d'autres  semblables,  les  instituteurs  imaginent  des 
expédients  qui  ne  sont  pas  tous  sans  danger.  Les 
uns,  en  dictant  un  texte,  font  sonner  des  lettres 
qui  ne  doivent  pas  sonner  :  une  bo?i-«e  a/'-/aire, 
une  scul-|)-ture,  le  respe-c-t,  je  jet-te-rai;  les  autres 
découpent  en  syllabes  les  mots  à  écrire,  en  mar- 
quant chacune  d'un  accent  tonique  :  je  (jeu) 
jou-e-(eu)-rai,  de  telle  sorte  que  peu  à  peu  ils 
faussent  la  prononciation  de  leurs  élèves,  et  même 
la  leur  :  ils  font  un  français  artificiel  et  barbare, 
qui  n'existe  pas,  et  ainsi  la  nécessité  d'enseigner 
l'orthographe  les  conduit  à  la  déformation  de  la 
langue.  Pour  apprendre  à  bien  écrire,  l'enfant  s'ha- 
bitue, à  l'école  même,  à  mal  parler. 

D'autre  part,  cette  application  constante  à  écrire 


30  L'ENSEIGNEMENT    DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

sans  faute,  ce  souci  exclusif  de  la  forme  extérieure, 
fait  négliger  tout  ce  qui  devrait  être  l'enseignement 
de  la  langue. 

Voici  plus  grave  encore.  Comme  le  maître  ne 
peut  presque  jamais  rendre  raison  des  règles 
orthographiques  qu'il  enseigne,  qu'il  ne  peut  que 
faire  constater  à  chaque  pas  des  faits  injustifiés  et 
incohérents,  il  est  oblige  d'imposer  un  tel  ensei- 
gnement, d'habituer  son  élève  à  accepter  sans  répu- 
gnance les  choses  les  plus  incompréhensibles  ou  les 
plus  visiblement  absurdes,  et  cela  est  abêtissant 
et  contre-éducatif. 

Or  c'est  là  l'enseignement  que  beaucoup  pren- 
nent pour  l'enseignement  de  la  langue.  Ils  sont 
excusables  sans  doute  :  de  plus  grands  qu'eux  tom- 
bent dans  la  même  confusion.  Mais  cette  confusion, 
peu  grave,  si  elle  ne  fait  que  tromper  les  lecteurs 
d'un  journal,  devient  désastreuse  quand  elle  égare 
examinateurs  et  professeurs,  et  les  amène  à  passer 
à  côté  de  leur  devoir,  à  se  tromper  de  rôle!  Profes- 
seurs de  langue,  ils  se  résignent  à  n'être  que  des 
maîtres  d'écriture! 

A  ce  mal  il  y  a  un  remède  :  c'est  que  l'État 
enseigne  une  orthographe  simplifiée  et  plus  ration- 
nelle. La  question  est  à  l'ordre  du  jour  depuis 
quelque  temps.  Malheureusement  elle  n'est  pas 
près  d'être  résolue.  D'abord  nul  n'a  même  proposé 


PROJETS    DE    REFORME  31 

d'aller  jusqu'à  la  réforme  profonde,  radicale,  qui 
supprimerait  pour  toujours  la  question  orthogra- 
phique, en  ne  gardant  qu'un  signe  pour  un  son, 
qu'un  son  pour  un  signe.  La  science  seule  vraisem- 
blablement aura  cette  audace.  Quand,  au  téléphone 
et  au  télégraphe,  elle  ajoutera  le  téléphonographe, 
instrument  indispensable,  dans  lequel  on  parlera,  et 
qui  à  des  centaines  de  kilomètres,  avec  ou  sans  fil, 
écrira  la  voix,  s'il  l'écrit  comme  le  télégraphe,  il 
n'y  aura  plus  de  question  :  il  faudra  ou  lire  ce  qu'il 
écrira,  c'est-à-dire  les  sons  et  rien  que  les  sons,  ou 
se  passer  d'un  instrument  qui  rendra  ailleurs  d'im- 
menses services.  La  chimère  de  l'orthographe  pho- 
nétique sera  devenue  une  réalité,  d'usage  quotidien. 

La  première  Commission  nommée  par  le  Ministre, 
au  nom  de  laquelle  M.  P.  Meyer  a  fait  un  rapport, 
ne  proposait  qu'un  assez  petit  nombre  de  réformes; 
le  projet  a  été  considéré  comme  subversif. 

Une  deuxième  Commission,  chargée  de  préparer 
un  arrêté  édulcoré,  succéda  à  la  première.  Elle  se 
contenta  de  demander  quelques  changements,  les 
plus  universellement  reconnus  nécessaires.  C'était 
encore  trop!  Le  Ministre  a  couvert  de  fleurs  notre 
œuvre,  et  a  déclaré,  —  peut-être  sans  avoir  lu  mon 
rapport,  ce  serait  son  excuse,  —  qu'il  ne  voulait 
point  mettre  en  discussion  un  pareil  bouleversement. 

En  réalité,  l'Administration  a  reculé  devant  un 


32  L'ENSEIGNEMENT    DE   LA    LANGUE    FRANÇAISE 

prétendu  mouvement  d'opinion.  Ce  mouvement] 
plus  apparent  que  réel,  a  été  créé  d'abord  par  les 
gens  qui  ont  l'horreur  de  tout  changement,  ensuite 
par  d'autres  qui  professent  hautement  que  l'ortho-J 
graphe  doit  servir  à  empêcher  l'instruction  primaire 
de  se  développer  dans  certains  sens.  Pendant  qu'ils 
apprennent  à  écrire,  les  enfants,  pense-t-on,  ne  font 
ni  histoire,  ni  morale,  ni  autres  choses  dangereuses. 

Ma  pensée  n'est  pas  que  le  Gouvernement  par- 
tage cette  façon  de  voir.  Il  a  d'abord  été  effrayé  par 
l'opposition  d'un  certain  nombre  de  gens  de  lettres, 
qui  ont  confondu  langue  et  orthographe,  et  qui  pré- 
tendent que  toucher  à  l'une,  c'est  bouleverser 
l'autre.  Suivant  le  mot  de  l'un  d'entre  eux  :  «  Ortho- 
graphe sans  h  fait  grincer  l'œil  ».  Cette  charmante 
nouveauté  d'expression  :  «  Un  œil  qui  grince  »,  ne 
porte  pas  atteinte  à  la  langue,  elle  est  permise. 
Mais  retrancher  h  à  ortho,  comme  cela  a  été  fait 
mille  fois,  dans  une  foule  de  textes  classiques, 
voilà  le  crime  contre  la  beauté  et  l'esthétique! 

Les  libraires  et  imprimeurs  ont  fait  d'autres  objec- 
tions, beaucoup  plus  graves,  et  qui  seraient  tout  à 
fait  justes,  s'il  s'agissait  de  modifier  l'usage  du  jour 
au  lendemain,  et  non  pas  d'enseigner  l'orthographe 
nouvelle  aux  seuls  enfants,  c'est-à-dire  en  donnant 
quinze  ans  au  moins  à  la  librairie  pour  écouler  les 
stocks  et  prendre  de  nouvelles  habitudes. 


L'ADMINISTRATION    NE   COMPREND    PAS  33 

Mais  si  dans  ce  débat,  le  Ministre  n'a  point  mani- 
festé d'opinion,  c'est  surtout  qu'il  n'en  avait  pas;  il 
n'a  pas  compris  l'intérêt  de  la  réforme  pour  l'école 
populaire.  Peut-êtreaccordera-t-il  aux  vœux  répétés 
du    Conseil  supérieur   des    changements   anodins 
qu'il  a  fait,  cette  fois,  préparer  dans  le  secret  de 
ses  bureaux.  Ce  sera,  si  la  ténacité  du  Conseil  finit 
par    triompher,    un    diminutif    des    modifications 
proposées   jadis    par  le  Recteur    Gréard  à  l'Aca- 
démie, c'est-à-dire   une  simili-réforme,  destinée   à 
faire  taire  ceux  qui  réclament,  non  à  guérir  le  mal 
dont  nous  venons  de  parler.  Les  pédagogues  n'ont 
aucune  amélioration   sérieuse  à  attendre,  pour  le 
moment,  de  ce  côté,  surtout  si  les  simplifications 
ne  sont  que  tolérées,  comme  les  simplifications  de 
l'arrêté  de  1901.  Les  maîtres,  n'étant  pas  sûrs  que 
les  tolérances  sont  réelles,  n'oseront  pas  s'en  ser- 
vir. Ce  ne  sera  qu'une  apparence. 

Y  a-t-il  quelque  autre  moyen  de  diminuer  le 
mal?  On  en  a  déjà  timidement  essayé  un.  Depuis 
1901,  on  a  ajouté  à  l'épreuve  de  la  dictée  d'ortho- 
graphe donnée  à  l'examen  du  brevet  élémentaire 
des  questions  (cinq  au  maximum),  relatives  à  l'in- 
telligence du  texte  (définition  du  sens  d'un  mot, 
d'une  expression  ou  d'une  phrase,  analyse  d'un 
mot  ou  d'une  proposition).  Cette  deuxième  partie 
de  l'épreuve,  qui  doit  être  compensatoire,  est  cotée 

l'enseign.  de  la  langue  franc.  •' 


34  L'ENSEIGNEMKNT   DE    LA   LANGUE   FRANÇAISE 

de  0  à  10,  comme  la  dictée  elle-même.  Une  réforme 
semblable  a  été  opérée  en  1903  à  l'examen  du 
certificat  d'études  primaires  élémentaires.  C'est 
un  progrès,  un  grand  progrès! 

Mais,  jusqu'à  présent,  la  note  relative  aux  ques- 
tions d'intelligence  reste  le  plus  souvent  très  basse, 
car  les  candidats  et  leurs  maîtres  continuent  à  ne 
pas  compter  sur  ces  points-là,  ils  travaillent  à  avoir 
une  bonne  épreuve  d'orthographe,  qui  assure  la 
réussite  à  l'examen.  La  réforme  n'a  pas  produit  les 
bienfaits  qu'on  pouvait  en  attendre. 

Aussi  a-t-on  demandé  de  diminuer  encore  le 
coefficient  de  l'orthographe  à  l'examen,  et  de 
réduire  dans  les  classes  le  temps  qui  est  consacré  à 
l'enseigner.  Mais  cela  est  plus  facile  à  proposer 
qu'à  réaliser.  Supposons  que  le  maître  ne  soit  plus 
jugé  sur  la  dictée  de  ses  élèves,  supposons  qu'il  lui 
soit  prescrit  de  diminuer  les  heures  attribuées  à 
l'étude  spéciale  de  l'orthographe.  Admettons  qu'on 
soit  d'accord  pour  négliger,  dans  tous  les  devoirs 
écrits,  la  correction  matérielle,  qu'il  s'agisse  d'une  j 
rédaction  ou  d'une  composition  d'histoire.  Yoilà  un 
grand  bienfait,  sans  doute;  désormais  on  ne  perdra 
plus  à  remettre  des  lettres  inutiles  le  temps  qui  doit 
être  consacré  à  des  enseignements  de  fond.  Mais 
jusqu'où  est-on  décidé  à  aller  dans  cette  voie? 
Quelques-uns   ont  demandé   la  suppression   de  la 


l'orthographe  peut-elle  être  libre?  35 

dictée  d'orthographe  aux  divers  examens.  Actuelle- 
la  dictée  est  l'épreuve  fondamentale  de  tous  les 
examens  élémentaires,  la  mesure  commune  à 
laquelle  tous  les  Français  et  Françaises  sont  toisés, 
pesés  et  jugés,  après  quoi  des  hommes  compétents 
prononcent  si  les  candidats  peuvent  devenir  élèves- 
jardiniers,  ou  sages-femmes,  ou  employés  de 
magasin!  Demander  la  suppression  de  la  dictée, 
c'est  demander  la  Révolution.  Nous  n'en  sommes 
pas  là! 

Accordons  tout  de  même  qu'on  parvienne  à  l'ob- 
tenir. Il  y  aura,  malgré  tout,  des  épreuves  écrites 
dans  les  examens.  Est-on  disposé  à  laissera  l'élève 
la  liberté  d'orthographier  (si  j'ose  encore  me  ser- 
vir de  ce  mot)  les  mots  à  son  gré?  Quel  gâchis! 

Sans  indications  précises,  sans  guide  qui  leur 
dise  comment  distinguer,  l'instituteur  et  l'élève 
auront  à  voir  par  eux-mêmes  ce  qu'il  faut  rejeter 
de  l'orthographe  actuelle  et  ce  qu'il  faut  en  con- 
server. Un  village  fera  à  sa  façon,  le  village  voisin 
à  la  sienne.  Nous  voilà  retournés  à  la  barbarie  dont 
il  a  fallu  des  siècles  d'efforts  pour  sortir,  et  qui 
empêchait  les  mieux  disposés  d'employer  le  français 
dans  leurs  écrits.  11  faut  ignorer  les  éléments  mêmes 
de  l'histoire  de  notre  langue  pour  émettre  de  sem- 
blables propositions. 

Et  qu'espère-t-on,  du  reste,  que  produirait  cette 


3G  L'ENSEIGNEMENT    DE    LA    LANGUE   FRANÇAISE 

anarchie?  Une  simplification?  Est-ce  certain?  Est-il 
bien  sûr  que  Ton  écrira  tablau  comme  tuyau,  joyau, 
et  non  pas  l'inverse?  L'expérience  montre  que 
les  personnes  qui  n'ont  pas  appris  à  fond  l'ortho- 
graphe ne  retiennent  qu'une  chose  :  c'est  qu'il  faut 
charger  les  mots  de  lettres  inutiles,  et  elles  se  font 
une  orthographe  plus  compliquée  encore  que  celle 
qui  est  en  usage. 

Ajoutons  que  dans  l'intervalle,  pendant  que  cette 
liberté  devrait  faire  son  œuvre  merveilleuse,  peu 
de  gens  accepteraient  ce  dédain,  subitement  recom- 
mandé, de  toute  règle  orthographique.  Il  y  aurait 
des  écoles  qui  continueraient  à  enseigner  avec  soin 
l'orthographe,  en  vue  d'obtenir  pour  leurs  élèves 
les  emplois  du  commerce  ou  de  l'industrie.  Car,  du 
moment  qu'une  orthographe  correcte  continuerait 
d'exister,  même  si  l'Etat  cessait  d'en  exiger  la  con- 
naissance aux   examens,   toute   une  catégorie   de 
personnes  persisteraient,  ou  pourraient  persister  à 
vouloir  qu'on  la  respecte  dans  leurs  affaires.  Peut- 
être  même  dans  un  certain  monde  l'estimerait-on 
davantage,  parce  qu'elle  ne  serait  plus  la  chose  de 
tous;    on  verrait  se   former  dans  la   société  une 
classe  à  part,  «  V aristocratie  de  V orthographe  ».  Il 
se  constituerait  un  mandarinat!  Ce  n'est  pas  lace 
que  peut    se  proposer  une   démocratie  comme  la 
nôtre. 


ENSEIGNER    LA    LANGUE,    NON    L'ORTHOGRAPHE  37 

Il  ne  faut  donc  pas  nous  leurrer.  Tant  que  l'ortho- 
graphe officielle  n'aura  pas  été  réformée  —  et  seul 
l'Etat,  qui  a  la  garde  des  grands  intérêts  communs, 
peut  entreprendre  cette  réforme,  comme  il  l'a  fait 
dans  les  pays  étrangers  :  Allemagne,  Brésil,  Nor- 
vège, Serbie  —  élèves  et  maîtres  porteront  le  far- 
deau. On  prétendra  le  leur  alléger.  Quelques 
maigres  tolérances  n'empêcheront  pas  tout  l'ensei- 
gnement de  pâtir,  celui  de  la  langue  d'abord,  parce 
que  le  préjugé  restera  q^i  enseigner  V orthographe, 
cest  enseigner  la  langue,  ce  qui  est  la  pire  des 
erreurs  ! 


CIIAPITHE   IV 

Les  origines  du  mal.  —  Comment  nous  avons 
payé  cher  le  mot  du  XVIII'  siècle  :  «  Les  Français 
sont  les  grammairiens  de  l'Europe  ». 

Nous  avons  hérité  de  l'antiquité  et  du  moyen 
âge  cette  idée  que  les  langues  s'enseignaient  théo- 
riquement par  règles  et  par  chapitres,  en  récitant 
des  formules  et  des  exemples. 

Comment  les  premiers  auteurs  de  grammaires 
françaises  se  seraient-ils  défaits  de  ce  préjugé,  alors 
qu'ils  ne  croyaient  pas  pouvoir  mieux  faire  que 
d'introduire,  de  gré  ou  de  force,  la  langue  vulgaire 
dans  les  cadres  de  la  grammaire  latine?  Il  leur 
fallut  un  siècle  déjà  pour  oser  seulement  s'aperce- 
voir qu'à  une  langue  nouvelle  certaines  théories 
anciennes  ne  pouvaient  en  aucune  façon  s'appliquer. 

Mais,  somme  toute,  autour  de  1650,  après  Vau- 
gelas,  un  grand  progrès  était  fait  :  la  règle  du 
français  se  fondait  sur  Cusage,  un  usage  étroit, 
observé  dans  les  seuls  salons  de  Paris,  mais  enfin 
qui  était  tout  de  même  l'usage  de  quelques-uns. 


ORIGINE   DES    METHODES    USUELLES  39 

Bientôt  une  erreur  grave  s'accréditait.  Aristote 
et  l'école  stoïcienne  avaient  déjà  professé  que  les 
études  de  grammaire  étaient  en  corrélation  étroite 
avec  les  études  de  logique.  Et  dès  le  xvie  siècle,  un 
des  plus  grands  savants  de  la  Renaissance,  Scaliger, 
appliquait  ces  idées,  en  étudiant  les  causes  de  la 
langue  latine  (1540).  Le  jésuite  Sanchez,  esprit  si 
ouvert  d'ailleurs,  avait  composé  une  Grammaire 
philosophique.  L'idée  s'affirma,  elle  prit  corps  dans 
le  célèbre  livre  de  Port-Royal,  qu'Arnauid  et  Lan- 
celot  donnèrent  sous  le  nom  de  Grammaire  géné- 
rale et  raisonnée  (1660). 

Sans  rien  innover  quant  aux  règles  de  l'usage, 
qu'ils  acceptaient  docilement  de  Vaugelas,  les  deux 
auteurs  prétendirent  justifier  ces  règles  par  des 
considérations  logiques.  Art  de  penser,  art  de 
parler,  ces  deux  choses  furent  associées  étroite- 
ment, comme  les  deux  faces  d'une  étude  com- 
mune! Grammaire  et  Logique  furent  définitivement 
proclamées  sœurs  ! 

Un  siècle  tel  que  le  xvme,  tout  épris  de  raison, 
ne  pouvait  pas  manquer  d'embrasser  pareille  doc- 
trine. La  Grammaire  de  Port-Royal,  rééditée, 
augmentée,  commentée,  devint  un  modèle  et  un 
exemple.  Dumarsais,  dans  ses  articles  de  YEncy- 
clopédie,  Beauzée,  dans  sa  Grammaire  générale, 
Restaut,  VVailly,  Diderot,  Turgot,  d'Holbach,  avec 


4  0        l'enseignement  de  la  langue  française 

des  systèmes  différents,  sont  animés  du  même 
esprit.  Analyser  les  faits,  les  fonder  en  raison, 
parfois  directement,  parfois  en  les  rapportant  à  une 
langue  idéale,  construite  de  toules  pièces,  d'après 
les  règles  et  les  besoins  de  l'esprit  humain,  voilà 
à  quoi  ils  s'attachent,  et  non  à  observer  les  faits 
eux-mêmes,  tels  que  la  vie  de  la  langue  les  pré- 
sente. 

Condillac  a  bien  quelques  vues  un  peu  différentes. 
Dans  ses  livres  abondent  les  idées  justes;  il  n'est 
point  esclave  de  la  nomenclature  :  il  fera,  par 
exemple,  sur  la  dénomination  des  temps  du  verbe 
des  critiques  très  judicieuses.  Néanmoins,  plus  que 
personne,  il  considère  la  grammaire  comme  une 
partie  de  l'art  de  penser;  mieux  que  cela,  elle  est 
à  ses  yeux  l'instrument  qui  fait  la  science.  N'est-elle 
pas  de  lui  cette  définition  célèbre  :  «  Une  science  est 
une  langue  bien  faite  »  ? 

Dans  ces  conditions,  on  imagine  facilement  que 
rien  ne  coûte  à  ces  créateurs  de  systèmes  pour 
arranger,  expliquer,  justifier.  Si  dans  :  «  J'ai 
habillé  mes  troupes  »,  le  mot  habillé  est  invariable, 
c'est  qu'il  est  un  nom  abstrait  et  métaphysique  (!?), 
pris  dans  un  sens  actif,  comme  honte  dans  :  «  J'ai 
honte  »,  tandis  que  ai  n'est  pas  un  auxiliaire,  mais 
une  forme  du  verbe  employée  dans  cette  phrase  par 
patachrèse  (!  ?)  »  Au  contraire,  dans  «  les  troupes  sont 


LA    GRAMMAIRE    GÉNÉRALE  41 

;  habillées  »  on  a  affaire  à  un  pur  adjectif  (Dumarsais  : 
Encyclopédie,  au  mot  Auxiliaire;  comp.  :  Condillac, 
Grammaire,  329). 

Et  c'est  de  là  que  date  la  funeste  habitude  de 
chercher  partout  des  propositions,  et,  au  besoin, 
pour  en  inventer,  d'imaginer  des  termes  sous- 
entendus,  qu'on  restitue,  grâce  auxquels  on  redonne 
aux  formes  du  langage  leur  aspect  «  régulier  ». 

Les  gens  de  la  Révolution  française  étaient  péné- 
trés de  cet  esprit  de  la  Grammaire  générale.  Dans 
chaque  Ecole  centrale,  on  créa  une  chaire  où  la 
Grammaire  générale  serait  enseignée.  L'idéologie 
était  la  philosophie  du  temps.  De  plus  en  plus,  ces 
spéculations  et  ces  rêveries  prennent  la  place  des 
recherches  véritables,  la  grammaire  philosophique 
se  perd  dans  les  nues. 

Un  seul  exemple.  Je  ie  prends  à  Domergue,  qui 
donne  {Gr.,  p.  77)  comme  modèle  d'analyse  du  vers 
suivant  : 

Hélas!  petits  moutons,  que  vous  êtes  heureux! 

(Mme  Desiioulières.) 

l'étrange  décomposition  que  voici  : 

l'e  proposition  :  Hélas/  mis  pour  :  je  suis  malheu- 
reux; 

2me  proposition  :  ,T  admire  ceci,  proposition  sous- 
entendue; 


42  L'ENSEIGNEMENT   DE  LA   LANGUE   FRANÇAISE 

3me  proposition  :  Vous,  petits  moutons, êtes  heureux 
à  un  liant  degré. 

Naturellement,  chacune  de  ces  propositions  con- 
tient les  trois  termes  essentiels,  appelés  en  la  cir- 
constance :  judicant  (sujet),  judicateur  (verbe), 
judicat  (attribut).  Voilà  comment  L'esprit  d'ana- 
lyse est  poussé  jusqu'au  délire  par  Domergue,  qui 
était  cependant  un  sage,  si  on  le  compare  à  certains 
contemporains.  Et,  ce  qui  est  presque  touchant,  à 
force  de  naïveté,  c'est  que  ces  analyses  delà  pensée 
lui  paraissent  la  condition  nécessaire  de  toutejouis- 
sance  esthétique!  Ce  n'est  que  «  parce  que  des  versi 
se  plient  régulièrement  à  cette  décomposition  qu'ils 
doivent  être  trouvés  beaux,  et  qu'ils  peuvent  pro- 
curer un  plaisir  délicat  »  ! 

Même  la  Grammaire  comparée,  qui  naît  alors,  et 
qui  devait  prendre  un  si  bel  essor  scientifique, 
ne  dégoûte  pas  des  idées  régnantes  les  théori- 
ciens :  on  en  a  la  preuve  par  l'influence  que  ces 
idées  exercent  sur  l'un  des  plus  grands  savants 
de  l'époque,  Sylvestre  de  Sacy,  qui  savait  l'alle- 
mand, l'anglais,  l'italien,  l'espagnol,  les  langues 
classiques,  les  langues  sémitiques,  et  qui  fut 
le  fondateur  de  l'étude  des  langues  asiatiques  en 
France. 

Ce  linguiste  a  écrit  pour  son  fils  des  Principes  de 
Grammaire  générale  mis  à  la  portée  des  enfants\ 


NOËL    ET    CHAPSAL  43 

ouvrage  admirable  de  simplicité,  et  souvent  de 
justesse.  Mais,  pas  plus  que  ses  devanciers,  de  Sacy 
n'a  su  échapper  à  l'analyse  artificielle  qui  fait  de 
«  je  joue  »  l'équivalent  de  «  je  suis  jouant  »,  ou 
qui  accumule  les  distinctions  subtiles,  et  suppose  des 
termes  non  exprimés.  Lui  aussi  entend  qu'un  terme 
soit  rigoureusement  qualifié  de  complexe  ou  ft incom- 
plexe; lui  aussi  veut  qu'on  distingue  le  sujet  simple 
du  sujet  composé.  Lui  aussi  explique  que  le  sujet 
est  simple,  malgré  le  pluriel  du  verbe,  dans  : 
«  V amour  de  la  vertu  et  la  haine  du  vice  sont  insé- 
parables ». 

Par  les  ravages  que  la  Grammaire  générale  avait 
faits  sur  ce  grand  esprit,  on  peut  juger  de  ce  que 
fut  son  influence  sur  de  simples  metteurs  en  œuvre, 
par  exemple  sur  MM.  Noël  et  Chapsal  (1824),  les 
auteurs  d'une  Grammaire  kipeu  près  universellement 
adoptée  pendant  un  demi-siècle,  et  qui  a  été,  en  fait 
de  langue  française,  la  Bible  de  plusieurs  généra- 
tions d'écoliers.  Dans  leur  préface,  les  auteurs 
annoncent  hautement  leur  intention  de  ramener  les 
principes  de  la  grammaire  française  à  ceux  de  la 
grammaire  générale.  Dans  un  ouvrage  de  format 
modeste,  et,  à  certains  égards,  fort  bien  fait,  ils  ont 
introduit  toutes  les  théories  alors  courantes,  toutes 
les  fantaisies  d'analyse  auxquelles  ces  théories 
conduisent  :  un  seul  verbe  exprime  l'affirmation, 


44  L'ENSEIGNEMENT    DE   LA    LAiNGUE   FRANÇAISE 

c'est  être;  tout  autre  verbe  renferme  en  lui  le  verbe 
être;  toute  proposition  doit  être  ramenée  à  trois 
termes,  en  sous-entendant  ceux  qu'il  faut,  et,  au 
besoin,  en  les  sous-entendant  tous.  Dans  «  ils  sont 
tels  que  nous  »  entendez  :  tels  que  nous  sommes  tels. 
Dans  fi  je  suis  dans  Verreur,  »  suppléez  tombé;  etc. 
Les  interjections  mêmes  se  plient  à  cette  décom- 
position :  ah!  s'analyse  par  :  «  je  suis  étonné  »; 
«  hélas!  »  devient  :  «  je  suis  fâché  ». 

C'est  surtout  par  la  Grammaire  de  Noël  et  Chapsal 
que  les  mauvaises  habitudes  ont  pénétré  dans 
l'école,  puis  dans  les  examens,  où  elles  sévissent 
encore.  Est-il  nécessaire  de  les  conserver?  Font- 
elles,  elles  aussi,  comme  les  aberrations  orthogra- 
phiques, partie  de  la  tradition  nationale? 


CHAPITRE  V 

Divorce  nécessaire.  —  La  grammaire  ennemie 
de  la  logique.  —  La  logique  ennemie  de  la  gram- 
maire. 

Il  arrive  que  grammaire  et  logique  sont  d'ac- 
cord :  ainsi  un-  changement  de  sens  entraîne  un 
changement  de  mode,  rien  de  mieux  que  d'en 
montrer  les  raisons.  Voici  le  verbe  être  dans  une 
proposition  dépendant  d'un  verbe  exprimant  la  cer- 
titude, il  sera  à  l'indicatif  :  «  j'affirme  que  cela 
est  ».  Mettez-le  à  la  suite  d'un  verbe  exprimant  la 
volonté  :  «  je  veux  que  cela  soit  »,  il  passera  au 
mode  de  l'incertitude,  au  subjonctif.  Fort  bien. 
Nous  ferions  la  même  constatation  dans  ces  deux 
phrases  :  «  je  cherche  un  porte-monnaie  qui  est 
égaré  »,  et  :  «  je  cherche  un  porte-monnaie  qui 
tienne  dans  ma  poche  de  gilet  ».  Mais  il  ne  faut  pas 
se  flatter  de  suivre  bien  loin  cette  correspondance. 

Il  y  aurait  trop  de  cas  où  la  grammaire  ferait 
tort  à  la  logique  :  un  syllogisme  peut  être  construit 
régulièrement  en  ce  qui  concerne  la  grammaire, 


46  L'ENSEIGNEMENT   DE  LA    LANGUE  FKANÇAISE 

les  or  et  les  donc  y  sont  à  leur  place,  et  il  est,  en- 
logique,  parfaitement  faux  ou  grotesque.  Ailleurs, 
au  contraire,  deux  propositions  se  succéderont 
sans  lien  marqué  dans  leur  forme  :  ils  s'aimaienà 
ils  se  sont  mariés.  La  grammaire  usuelle  ne  voit 
là  que  deux  propositions  indépendantes  qui  se  sui- 
vent; cependant  la  première  proposition  exprime 
la  cause  du  mariage  :  il  y  a  entre  ces  deux  idées 
une  liaison  logique  très  forte,  un  rapport  de  cause 
à  effet,  que  rien  ne  marque  extérieurement. 

Il  se  fait  trop  facilement  un  sophisme  dangereux  :, 
deux  événements  se  suivent,  on  en  conclut  que  le 
premier  est  la  cause  du  second.  C'est  enseigner  les 
règles  les  plus  élémentaires  de  la  logique  que  de 
prémunir  l'enfant  contre  cette  erreur.  Or,  la  langue 
expose  constamment  à  la  commettre. 

Dans  la  phrase  :  «  Mon  cousin  se  plaisait  à 
Bagneux,  il  y  a  bâti  une  maison  »,  la  première 
proposition  indique  bien  la  cause  du  fait  rapporté 
dans  la  seconde. 

Mais  je  change,  et  je  dis  :  «  Mon  cousin  habitait 
d'abord  au  n°  26,  il  a  aujourd'hui  une  maison.  » 
Avec  une  construction  identique  à  la  précédente, 
la  deuxième  phrase  énonce  simplement  deux  faits. 

Comparez  :  «  Dès  qu\\  est  éveillé,  il  se  lève  », 
à  :  «  Dès  que  vous  acceptez,  je  ne  dis  plus  rien.  » 

Dans  le  premier  cas,  dès  que  marque  le  temps  ; 


LOGIQUE    ET    GRAMMAIRE  47 

dans  le  second,  il  annonce  la  cause  du  fait  exprimé 
par  la  proposition  principale. 

On  voit  déjà,  par  ces  exemples,  que  souvent  les 
formes  du  langage  ne  distinguent  pas  des  rapports 
qu'il  est  absolument  nécessaire  de  différencier  en 
logique. 

De  môme,  entre  l'affirmation  la  plus  formelle  et 
une  question,  il  n'y  aura  parfois  que  la  différence 
d'une  intonation  :  «  Eh  bien!  père  François,  la 
récolte  est  bonne.  » 

Laissez  tomber  la  voix  sur  le  mot  bonne,  vous 
constatez;  élevez-la  du  commencement  à  la  fin  de 
la  phrase,  Arous  vous  informez. 

S'agit-il  de  garder  aux  faits  et  aux  idées  leur 
importance  relative?  La  phrase  qui  renferme  plu- 
sieurs propositions  reliées  entre  elles,  va  en  pré- 
senter une,  qui  sera  nommée  parla  grammaire  pro- 
position principale.  Mais  il  s'en  faut  bien  que  cette 
proposition  soit  toujours  la  principale  en  logique. 
Quand  La  Fontaine  écrit  : 

«  La  grenouille  s'enfla  si  bien  qu'elle  creva  », 

c'est  le  fait  dernier,  le  résultat  définitif  qu'il  veut 
mettre  en  relief,  c'est  la  mort  de  l'animal  qui  est 
l'essentiel,  et  cependant  elle  est  annoncée  dans  la 
proposition  subordonnée. 

Autre    exemple.    Il    est    question    d'électricité. 


48  L  ENSEIGNEMENT   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

Quelqu'un  rapporte  :  «  On  dit  qu'on  a  trouvé  un 
accumulateur  léger  ».  Est-ce  vraiment  «  on  dit  » 
qui  renferme  le  fait  important?  Et  le  sens  ne  serait-il 
pas  le  môme,  si  la  phrase  était  celle-ci  :  «  On  I 
trouvé,  à  ce  qu'on  dit,  dit-on,  un  accumulateur 
léger  »? 

C'est  surtout  à  propos  du  verbe  qu'on  parle 
logique.  On  enseigne  que  les  modes  marquent  des 
nuances  de  la  pensée.  C'est  vrai  en  gros.  Néan- 
moins il  faut  y  regarder  d'un  peu  près.  «  Je  sais 
qu'il  est  guéri  »  aftîrme  la  certitude,  le  mode  indi- 
catif est  nécessaire  dans  la  subordonnée.  Cela  est 
juste.  Mais  «  je  suppose  qu'il  est  guéri  »  n'exprime 
plus  une  certitude;  et  cependant  on  garde  l'indicatif. 

Inversement  :  «  je  doute  fort  qu'il  vienne  »  a  un 
subjonctif  vienne,  qui  s'explique  par  le  sens  du 
verbe  de  la  principale  :  il  y  a  doute.  Toutefois  dans 
«  je  ne  doute  jjcis  qu'il  ne  vienne  »  pourquoi  encore 
le  subjonctif,  puisqu'il  y  a  maintenant  assurance? 
C'est  que,  comme  souvent,  la  forme  l'emporte  sur 
le  sens,  et  cela  est  commun  dans  toutes  les  langues. 

On  objectera  qu'en  faisant  remarquer  tout  cela 
aux  élèves  on  leur  enseignerait  la  logique.  Réelle- 
ment, n'y  a-t-il  pas  des  moyens  plus  sûrs  et  plus 
directs  de  leur  donner  cet  enseignement? 

Si  la  grammaire  est  une  école  médiocre  de 
logique,  la  logique  est  une  très  mauvaise  maîtresse 


LOGIQUE   ET   GRAMMAIRE  49 

de  grammaire.  Déjà  on  a  reconnu  au  passage,  parmi 
les  erreurs  des  logiciens  de  la  Grammaire  générale, 
quelques  théories  encore  accréditées.  On  pourrait 
en  citer  bien  d'autres.  Et  cependant,  la  langue  fran- 
çaise a  profité  des  efforts  que  l'on  a  multipliés  pour 
en  faire  «  la  langue  de  la  raison  ».  Le  renom  uni- 
versel dont  elle  a  joui  au  xvmc  siècle  tient,  en 
grande  partie,  à  sa  probité  impeccable,  à  sa  netteté 
rigoureuse,  à  la  puissance  qu'elle  avait  acquise 
d'exprimer  sans  défaillance  les  moindres  nuances 
de  la  pensée  abstraite.  Ce  sont  là  d'inapprécia- 
Mes  avantages,  auxquels  personne  ne  songe  à 
renoncer. 

Je  ne  voudrais  pas  non  plus  être  injuste,  et  faire 
porter  à  la  logique  plus  de  responsabilités  qu'elle 
n'en  a.  Elle  ne  régnait  pas  encore  que  la  manie  de 
subtiliser  régnait  déjà. 

Les  règles  de  l'accord  de  tout,  avec  leurs  excep- 
tions et  sous-exceptions,  la  grande  théorie  qui 
impose  de  considérer  la  fonction  adverbiale  du  mot 
dans  le  cas  A,  l'oreille  et  l'usage  dans  le  cas  B,  est 
de  Vaugelas.  Vingt  autres  décisions  arbitraires 
avaient  été  prises  avant  lui,  particulièrement  sur 
l'accord  du  participe.  Seulement,  à  un  mal  ancien  la 
logique  est  venue  en  ajouter  un  autre.  Et  si  notre 
grammaire  d'usage  est  pleine  de  pièges,  un  peu  par 
la  faute  de  ceux  qui  l'ont  faite,  la  logique  en  a  sin- 

l'enseign.  de  la  langue  franc.  ■* 


50  L'ENSEIGNEMENT    DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

gulièrement  augmenté  les  difficultés  par  les  défini- 
tions inutiles  et  fausses,  par  les  raisonnements 
erronés,  les  théories  sans  fondement. 

C'est  elle  qui  a  mis  au  sommet  de  toutes  ces 
abstractions  la  proposition,  trinité  souveraine,  qui 
est  partout,  quoiqu'invisible,  et  qu'il  est  souvent 
aussi  impossible  de  reconstituer  que  de  définir, 
car  on  ne  peut  expliquer,  sans  rire,  que  «  Venez!  » 
a  un  sujet,  un  verbe,  un  attribut,  et  que  ce  seul 
impératif  est  l'expression  d'un  jugement! 

C'est  encore  la  préoccupation  de  la  logique  qui  a 
conduit  le  livre  de  grammaire  à  ne  contenir  qu'e 
des  définitions  et  des  règles  abstraites,  dont  on  a 
retiré  tout  ce  qui  était  vivant. 

A  cette  erreur  fondamentale  combien  d'autres  se 
rattachent!  Ici  ce  sont  les  théories  sur  la  construc- 
tion directe,  qui  font  considérer  comme  des  irrégu- 
larités des  tours  aussi  vieux   que   la  langue  :   A 
peine  était-il  arrivé.  Ce  sont  ailleurs  des  considé- 
rations et  des  raisonnements  sans  fin,  pour  rendre  I 
compte  des  phrases  impersonnelles  avec  leur  sujet 
qui  n'en  est  pas  un;  des  dissertations  sur  les  raisons 
profondes  qui  doivent  décider   si  l'on  dira  :  des  | 
hommes  en  habit  ou  en  habits,  et  si  des  coupe-cir-  | 
cuit  doivent  avoir  une  autre  orthographe  que  des 
coupe-cigare,  ce  qui  serait  «  illogique  »,  au  cas  où  il 
un  même  appareil  servirait  à  couper  plusieurs  cir-  Il 


LA   LANGUE   EST    UN   FAIT   SOCIAL  51 

(cuits.  Il  suffît  d'ouvrir  un  chapitre  de  syntaxe  pour 
trouver  des  exemples  de  cette  manie  raisonnante, 
qui  a  fait  tort  non  seulement  à  l'enseignement  de 
lia  langue,  mais  encore  à  la  langue  même.  Depuis 
le  temps  où  «  tes  père  et  mère  »  était  une  expression 
condamnée  comme  formant  une  union  illogique 
de  pluriel  et  de  singulier,  jusqu'à  hier,  où  l'on 
réprouvait  :  «  me  causer  »,  malgré  l'autorité  de 
;Corneille,  de  Rousseau,  de  vingt  autres,  et  l'ana- 
logie de  me  parler,  que  d'ergoteries  inutiles,  que 
Ide  décisions  arbitraires,  dont  souvent  notre  français 
Ua  pâti  ! 

Or,  toutes  les  études  modernes  de  linguistique 
bositive  et  scientifique  ont  détruit  pour  toujours  les 
llexplications  fondées  sur  la  logique.  La  langue  est 
iun  fait  social  ;  comme  tous  les  phénomènes  sociaux, 
[lelle  est  le  produit  du  passé.  On  peut  se  borner  à  en 
connaître  l'état  présent  par  l'usage  quotidien.  Si 
il'on  veut  savoir  pourquoi  elle  est  ce  qu'elle  est, 
c'est  au  passé  qu'il  faut  en  demander  l'explication. 
Ipn  y  voit  que  les  transformations  spontanées  des 
[sons,  la  substitution  inconsciente  des  formes  les 
Lunes  aux  autres,  et,  à  certaines  époques,  les  déci- 
dions arbitraires  des  grammairiens,  des  écrivains, 
Ivoire  des  gens  du  monde,  ont  eu  une  influence 
||incomparablement  plus  forte  que  le  raisonnement 
let  la  réflexion  dans  la  constitution  de  notre  langue. 


52  L'ENSEIGNEMENT   DE   LA   LANGUE  FRANÇAISE 

La  langue  n'est  pas  une  création  voulue  et  rrllé- 
chie  :  la  Grammaire  n'est  pas  une  forme  de  la 
Logique,  c'est  une  science  d'observation,  qui  doit 
être  faite  ^inductions  et  non  de  déductions. 


CHAPITRE  VI 

i  L'école  doit  enseigner  le  français,  non  la  gram- 
maire. Qu'est-ce  qu'enseigner  le  français? 

Pour  remettre  l'enseignement  de  la  langue  fran- 
çaise dans  savoie,  il  faut,  comme  on  le  fait  à  propos 
de  tout  autre  enseignement  qu'on  veut  introduire 
ou  conserver  dans  les  programmes  des  écoles  pri- 
maires, se  demander  d'abord  :  Est-il  ulile  à  la  vie 
pratique?  —  Est-il  éducatif? —  Comment sera-t-il  le 
plus  utile? —  Comment  sera-t-il  le  plus  éducatif? 

Il  est  évident  que  non  seulement  l'acquisition 
de  la  langue  est  un  des  modes  de  la  formation  de 
l'esprit,  mais  qu'elle  en  est  la  condition  nécessaire. 
Je  me  réserve  de  montrer  plus  loin  quels  profits  de 
toute  sorte  on  peut  tirer  de  cette  étude,  si  on  a  soin 
ide  ne  pas  séparer  les  phrases  et  les  mots  des  idées 
dont  ils  ne  sont  que  les  signes.  Pour  le  moment,  je 
voudrais  m'en  tenir  à  l'objet  propre  et  direct  de  cet 
enseignement.  Que  veut-on?  Que  doit-on  vouloir? 
Faire  des  grammairiens?  Nullement. 

La  grammaire  ne  doit  pas  être  enseignée  pour 


54  L'ENSEIGNEMENT    DE    LA    LANGUE   FRANÇAISE 

elle-même.  L'enfanl  vienl  à  l'école  primaire  pour 
apprendre  la  langue.  A.  certains  degrés,  dans  les 
lycées  et  collèges,  par  exemple,  on  peut  se 
demander  s'il  n'est  pas  utile  d'acquérir  des  notions 
grammaticales  pins  approfondies,  qui  serviront  de 
base  de  comparaison  pour  l'étude  d'autres  langues 
enseignées  dans  ces  établissements.  Mais,  à  l'école 
primaire,  les  notions  indispensables  peuvent  être 
singulièrement  réduites.  Sans  doute,  on  ne  saurait 
se  passer  de  savoir  ce  que  c'est  que  le  singulier,  le 
pluriel,  le  féminin,  l'actif,  le  passif,  etc.,  parce 
que  ce  sont  là  des  connaissances  dont  on  aura  à 
faire  usage  chaque  fois  qu'on  en  vient  soi-même 
aux  applications  des  règles  du  langage.  Seulement, 
au  lieu  de  chercher  à  les  étendre,  il  faut  s'efforcer 
de  les  restreindre  à  un  minimum,  et,  pour  mon 
compte,  si  je  n'y  avais  pas  été  contraint  par  les 
programmes  d'examen,  je  n'eusse  pas,  malgré 
les  préjugés  des  maîtres,  laissé  dans  la  Méthode 
Brunot-Bony  bien  des  choses  qui  y  sont  encore,  et 
qui,  je  l'espère,  en  disparaîtront  peu  à  peu. 

Distinguer  un  verbe  au  passif,  ou  même  pouvoir 
dire  ce  que  c'est,  cela  est  indispensable,  je  le  veux 
bien,  mais  en  vue  d'autre  chose,  qui  est  :  savoir 
reconnaître  ce  verbe  et  en  comprendre  le  sens  quand 
on  lit,  puis  s'en  servir  à  son  tour,  quand  on  en  aura 
l'occasion  et  le  besoin. 


ENSEIGNER    LA   LANGUE,    NON   LA   GRAMMAIRE  55 

Apprendre  la  langue,  cent  se  mettre  en  état,  d'une 
part,  de  tout  lire,  de  tout  entendre,  sans  que  rien  vous 
échappe  de  la  pensée  d'autrui,  et,  d'autre  part,  de 
tout  exprimer,  soit  en  parlant,  soit  en  écrivant,  sans 
que  rien  de  votre  propre  pensée  échappe  à  autrui. 

Il  serait  puéril  de  montrer  les  avantages  qui  s'at- 
tachent à  la  possession  intégrale  de  ce  moyen  de 
communication  et  d'échange.  Un  homme  n'est  vrai- 
ment un  citoyen,  il  ne  peut  prendre  part  véritable- 
ment à  la  vie  commune,  politique  ou  économique, 
sans  posséder  sa  langue  nationale;  il  n'est  même, 
à  proprement  parler,  un  homme,  qu'à  ce  prix,  et 
du  jour  où  lui  sont  ouverts  les  trésors  de  vérité  et 
de  beauté  accumulés  par  les  penseurs,  les  poètes, 
les  écrivains  de  sa  race. 

Bien  entendu,  l'école  primaire  ne  peut  songer  à 
assurer  à  l'enfant,  qu'elle  garde  si  peu  de  temps, 
une  culture  complète.  Elle  ne  peut  que  la  com- 
mencer; mais  il  faut  qu'elle  la  commence,  avec 
cette  idée  que,  comme  dit  la  formule  allemande  : 

«  Le  meilleur  pour  le  peuple  est  tout  juste  assez  bon!  » 

Il  faut  donner  à  l'enfant  le  goût  des  jouissances 
les  plus  hautes  de  l'esprit,  et,  par  un  commence- 
ment d'éducation  approprié,  lui  fournir  le  moyen 
de  s'y  élever  plus  tard. 


56  L'ENSEIGNEMENT    DE    LA    LANGUE   FRANÇAISE 

L'Ecole  aura  bien  rempli  sa  lâche,  si  elle  inspire 
aux  élèves  le  désir  et  si  elle  leur  fournit  le  moyen 
de  lire  et  d'apprendre  encore,  si  elle  leur  donne  l'ha- 
bitude de  se  rendre  compte  par  eux-mêmes,  de  cher- 
cher à  comprendre  et  à  goûter.  Il  est  bien  certain 
que  toute  aspiration  en  ce  sens  sera  vaine,  ou,  en 
tout  cas,  que  l'effort  à  faire  sera  cent  fois  plus 
grand,  si  à  la  difficulté  de  s'assimiler  des  idées  nou- 
velles s'ajoute  un  travail  préalable  pour  pénétrer  à 
travers  des  mots  inconnus,  qui  les  cachent.  Il  est  de 
toute  nécessité  qu'avant  d'arriver  à  l'âge  adulte  l'es- 
sentiel soit  fait,  que  l'enfant  sache  réellement,  en 
gros  au  moins,  son  français. 

Essayons  de  déterminer  l'effort  à  faire  pour  obtenir 
ce  résultat. 

Si  tous  les  enfants  de  France  auxquels  s'adresse 
l'enseignement,  étaient  dans  des  conditions  identi- 
ques au  début,  on  pourrait  songer  à  exprimer  cet 
effort  par  une  formule  générale  et  commune.  Mais 
il  s'en  faut  que  partout  renseignement  de  la  langue 
doive  être  identique. 

Il  y  a  d'abord,  dans  quelques  pays,  des  enfants 
qui,  parlant  dans  leur  famille  le  flamand,  le  bas- 
breton,  ou  telle  autre  langue  étrangère,  ne  connais- 
sent le  français  que  par  l'enseignement  de  l'école. 

En  outre,  bon  nombre  d'enfants  parlent,  avant 
leur  entrée  à  l'école,  et  en  dehors  de  l'école,  un 


IMPOSSIBILITÉ    D  UNE   MÉTHODE    UNIVERSELLE  57 

patois  roman.  Ce  dialecte  peut  être  plus  ou  moins  voi- 
sin du  français,  il  n'en  est  pas  moins  une  langue  dis- 
tincte, ayant  un  vocabulaire  souvent  assez  particu- 
lier, des  formes  et  des  tours  spéciaux.  La  méthode 
directe  s'impose  pour  les  uns  comme  pour  les  autres. 

Enfin,  beaucoup  d'enfants  parlent  français,  mais 
un  français  corrompu,  influencé  soit  par  le  patois, 
soit  par  l'argot,  soit  enfin  par  toutes  sortes  d'actions 
diverses.  Ces  enfants  sont  incontestablement  moins 
favorisés  que  ceux  qui  entendent  employer  autour 
d'eux  un  français  correct. 

Le  milieu  matériel  où  se  développe  l'enfant  est 
également  à  considérer.  Tantôt  cet  enfant  trouve 
dans  les  rues  des  villes  où  il  vit,  dans  les  magasins 
qu'il  regarde,  dans  les  conversations  qu'il  entend, 
de  perpétuelles  occasions  d'accroître  son  vocabu- 
laire; tantôt,  au  contraire,  isolé  dans  quelque 
hameau,  ou  dans  une  ferme  lointaine,  il  est  placé, 
à  ce  point  de  vue,  dans  des  conditions  tout  à  fait 
défavorables. 

Donc  l'effort  à  faire  pour  enseigner  le  français 
est  divers  et  inégal.  A  vrai  dire,  si  on  voulait 
guider  efficacement  les  instituteurs  jusque  dans 
le  détail,  il  faudrait  composer  autant  de  livres 
qu'il  y  a  de  groupes  présentant  à  peu  près  les 
mêmes  conditions. 

Cela  se  fera,  je  l'espère,  un  jour;  mais,  actuelle- 


58     L  ENSEIGNEMENT  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

ment,  il  faut  commencer  par  faire  des  livres  géné- 
raux,  et  s'en  rapporter  à  l'intelligence  des  maîtres 
pour  approprier  leur  enseignement  aux  élèves 
qu'ils  ont  devant  eux. 

Dans  cet  enseignement,  qui  conviendra  à  peu 
près  à  l'ensemble,  il  faudra  nécessairement  que 
les  auteurs  mettent,  et  que  les  lecteurs  trouvent  : 

1°  Tout  ce  qui  pourra  contribuer  à  accroître  la 
connaissance  acquise  avant  l'entrée  à  l'école. 

2°  Tout  ce  qui  pourra  corriger  les  mauvaises 
habitudes  contractées  dans  le  même  temps. 

Pour  montrer  par  un  exemple  des  plus  simples 
combien  l'enfant  doit  ajouter  au  bagage  qu'il 
apporte,  prenons  le  cas  le  plus  défavorable  à  ma 
thèse.  Supposons-nous  à  Paris. 

Croit-on  qu'un  petit  Parisien,  je  ne  dis  pas  sait 
conjuguer,  le  mot  sentirait  la  grammaire,  mais 
possède  les  formes  du  verbe  parler,  ou  chanter,  ou 
de  tout  autre  verbe  très  usuel?  Quand  il  emploie 
le  présent  de  l'indicatif,  je  chante,  tu  chantes,  il 
chante,  nous  chantons,  vous  chantez,  ils  chantent, 
la  parole  ne  lui  a  appris  à  distinguer  que  trois 
formes  :  chant",  chantons,  chantez,  les  trois  per- 
sonnes du  singulier  et  la  3me  du  pluriel  se  pronon- 
çant, se  parlant  de  la  même  manière. 

Au  futur,  il  n'aperçoit  aucune  différence  entre  la 
2me  et  la  3me  personne  du  singulier  :  tu  chanteras, 


OBJET    DE    L'ENSEIGNEMENT    GRAMMATICAL  59 

il  chantera;  ni  entre  la  lre  et  la  3n,c  du  pluriel  : 
nous  chanterons,  ils  chanteront. 

L'imparfait  lui  offre,  comme  le  présent,  quatre 
formes  ayant  la  même  prononciation  :  je  chantais, 
tu  chantais,  il  chantait,  ils  chantaient . 

Il  y  a  plus  :  le  passé  simple  :  je  chantai,  est  com- 
plètement inconnu  à  cet  enfant.  Il  n'emploie  que  le 
passé  composé  :  ]ai  chanté.  Même  ignorance  du 
passé  antérieur  :  }eus  citante,  et,  en  outre,  de 
l'imparfait  du  subjonctif,  etc. 

On  voit  donc  que  si,  sur  certains  points,  la 
langue  écrite  et  la  langue  parlée  se  correspondent, 
très  souvent  la  correspondance  n'existe  pas.  La 
langue  française,  considérée  dans  son  ensemble, 
est  en  effet  aujourd'hui  composée  :  J°  d'éléments 
communs  à  la  langue  écrite  et  à  la  langue  parlée, 
que  la  pratique  enseigne  à  l'écolier;  2°  d'éléments, 
vivants  aussi  sans  doute,  si  l'on  veut,  puisqu'on 
en  use  dans  la  langue  écrite,  mais  que  la  langue 
parlée  ne  connaît  pas,  et  qui  sont  pour  l'enfant 
comme  une  langue  étrangère. 

Cette  langue  étrangère,  il  devra  l'acquérir  tout 
entière  par  l'enseignement,  et  l'on  voit  tout  de 
suite  que  ce  sera  autre  chose  pour  le  maître  d'en- 
seigner ce  qui  est  dans  l'usage  de  l'enfant,  et  d'en- 
seigner ce  qui  n'y  est  pas.  Y  faudra-t-il  deux 
méthodes  distinctes  et  consécutives?  Je  ne  le  pense 


60  L'ENSEIGNEMENT   DE   LA   LANGUE   FRAWÇAI6E 

pas.  Maison  ne  sera  obligé  ni  de  mettre  sur  le  môme 
plan  tous  ces  éléments,  ni  de  les  enseigner  tous  à 
la  fois.  D'autre  part,  il  est  bien  certain  qu'on  ne 
saurait  retarder  des  leçons  qui  apparaissent  d'abord 
comme  peu  nécessaires.  Ainsi,  a  priori,  on  pour- 
rait remettre  à  plus  tard  l'enseignement  de  nom- 
breux détails  orthographiques,  qui  ne  sont  que  des 
souvenirs  d'usages  morts  depuis  longtemps,  mais 
l'expérience  avertit  que,  si  on  laisse  enraciner  de 
mauvaises  habitudes  graphiques,  il  devient  par  la 
suite  extrêmement  difficile  de  les  détruire. 

Or,  il  n'a  été  question  jusqu'ici  que  d'un  enfant 
chez  qui  rien  n'est  venu  se  mélanger  aux  formes 
françaises  proprement  dites.  Cet  enfant  existe-t-il? 

A  vrai  dire,  la  deuxième  partie  du  programme, 
destinée  à  corriger  le  langage,  moins  vaste  que  la 
première,  est  encore  très  étendue,  car  il  y  a  bien 
peu  de  milieux  où  la  langue  employée  soit  le  pur 
français;  et  le  nombre  de  faits  qu'on  peut  étudier, 
en  s'appuyant  exclusivement  sur  l'usage  spontané 
que  l'élève  fait  de  la  langue,  est,  dans  les  cam- 
pagnes surtout,  assez  limité. 

A  Paris  même,  et  jusque  dans  la  bourgeoisie, 
l'avènement  de  la  démocratie  a  généralisé  l'emploi 
de  termes  pris  à  la  langue  populaire  et  à  l'argot, 
qui,  peu  à  peu,  pénètrent  le  vocabulaire  général. 
A  la  Chambre,  un  député  a  pu  dire  qu'une  ville  ne 


LA    LANGUE   QUE   PARLE   L'ENFANT  61 

pouvait  piger  avec  Bristol  ;  et  au  Conseil  municipal 
de  Paris,  un  conseiller  a  constaté  avec  tristesse 
que  la  Ville  traînait  la  purée. 

Si  des  membres  des  Assemblées  publiques  en 
sont  là,  on  peut  juger  des  libertés  de  l'usage 
courant.  L'enfant  du  peuple  entre  en  classe,  — 
laissons  l'argot  de  côté  —  avec  des  habitudes  de 
langage  totalement  rejetées  de  la  langue  correcte. 
Plusieurs,  qui  sont  en  réalité  anciennes,  peuvent 
être  tolérées;  mais  comment,  et  sans  être  puriste, 
ne  pas  chercher  à  défaire  les  enfants  de  formules 
telles  que  :  «  Ou1  s  que  tu  vas?  Avec  qui  que  tu  vas 
à  Montsouris?  Faudrait  que  tu  m  emmènerais.  Des 
fois  qiipapa  me  permettrait.  T'peux  pas!  Si  quon 
irait  tout  de  même?  »,  et  cent  autres  du  même 
acabit. 

L'usage  général  déforme  sur  bien  des  points  la 
prononciation  correcte  des  mots.  Regardons  les 
seules  formes  du  démonstratif  :  Cet  est  le  plus  sou- 
vent prononcé,  st1 ,  ste  :  sC  homme,  ste  femme.  Le 
pronom  n'est  plus  «  celui-ci  »  mais  çui-ci,  ni 
«  cela  »  mais  ça.  On  dit  souvent  cens'  et  non  ceux. 

L'auxiliaire  être,  avec  les  verbes  intransitifs  ou 
les  pronominaux,  est  souvent  remplacé  par  l'auxi- 
liaire avoir  :  fai  tombé,  je  m'ai  coupé  le  doigt. 

Les  pronoms  relatifs  précédés  d'une  préposition 
sont  rarement  employés  d'une  façon  correcte  :  dans 


62.  L'ENSEIGNEMENT    DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

le  peuple  on  dit  :  «  l'outil  que  je  me  sers,  le 
mendiant  que  j'y  ai  donné  un  sou.  » 

Dans  les  campagnes,  si  l'argot  joue  un  rôle 
moindre,  un  autre  élément  vient  gâter  le  français 
parlé.  En  effet,  tout  en  disparaissant  devant  la 
langue  officielle,  les  patois  ne  pouvaient  manquer 
d'influer  plus  ou  moins  profondément  sur  cette 
langue  qui  les  détrônait.  Ils  lui  ont  imposé  des 
mots,  des  formes  de  langage  qui  souvent  passent, 
dans  le  milieu  restreint  où  ils  ont  survécu,  pour 
appartenir  au  langage  correct,  mais  qui  n'en  sont 
pas  moins  étrangers  au  français  véritable.  Dans 
l'Est,  on  nommera  flot  (ancien  français  floc)  un 
nœud  lâche  de  rubans  ou  de  fils;  et  à  peu  près 
personne,  même  dans  les  familles  les  plus  culti- 
vées, ne  se  doute  que  le  mot  n'existe  plus  en  fran- 
çais de  Paris.  Gone  est  familier  à  tout  bon  Lyon- 
nais; faire  du  déblai,  à  chaque  ménagère  du 
Pas-de-Calais;  se  languir  de  quelqu'un,  se  dit  dans 
tout  le  Midi;  manger  une  gougère  dans  chaque 
famille  nivernaise,  et  ainsi  de  suite.  Le  nombre  de 
ces  particularités  est  si  grand  que  le  premier  venu 
de  mes  lecteurs  y  ajoutera  sur-le-champ  des  ving- 
taines d'exemples  pris  à  son  pays.  Or  c'est  un  gros 
et  dur  travail  de  débarrasser  l'enfant  de  ceux 
de  ces  provincialismes  qui  sont  inacceptables. 

On  voit  combien  le  problème  est  délicat  et  com- 


CORRIGER,   ACCROITRE  LES   DONNÉES   DE  LA   PRATIQUE     63 

plexe,  et  qu'il  ne  peut  être  question  de  chercher  une 
méthode  infaillible  et  universelle  pour  enseigner 
à  tous  la  langue  française.  Même  avec  de  bonnes 
directions,  les  maîtres  auront  beaucoup  à  faire  par 
eux-mêmes  :  l'extrême  variété  des  élèves  les  obli- 
gera, partout  et  toujours,  à  faire  preuve  d'initiative 
et  de  jugement  personnel. 

Ces  réserves  faites,  une  conclusion  nette  se 
dégage  et  s'impose  pourtant  en  ce  qui  concerne 
l'objet  même  de  l'enseignement.  Puisqu'il  s'agit 
d'apprendre  à  comprendre  et  à  s'exprimer,  les  deux 
études  qui  seront  mises  au  sommet  seront  la  lecture 
et  la  rédaction.  C'est  là  le  but.  L'étude  du  vocabu- 
laire, celle  de  la  grammaire  aussi,  reste  indispen- 
sable, sans  doute;  mais  ce  sont  des  moyens.  Des 
coins  obscurs  où  ils  sont  relégués,  les  exercices  de 
composition  et  les  morceaux  expliqués  doivent 
monter  au  sommet.  «  Les  derniers  seront  les  pre- 
miers. » 


CHAPITRE   VII 

Faut-il  aller  à  un  autre  extrême,  et  supprimer 
tout  enseignement  grammatical  ou  lexicologique 
suivi? 

Se  contentera-t-on  d'attendre  que  le  hasard  des 
lectures  amène  des  mots,  des  formes,  des  tours, 
sur  lesquels  on  arrêtera  l'attention  de  l'enfant;  des 
observations  détachées,  occasionnelles,  remplace- 
ront-elles l'enseignement  régulier  et  méthodique 
du  vocabulaire  et  de  la  grammaire? 

Des  hommes  très  distingués,  qui  sont  en  même 
temps  des  maîtres  compétents,  ont  soutenu  cette 
opinion  :  que  des  remarques  bien  à  propos,  greffées 
sur  des  lectures,  fournissaient  le  meilleur  des  ensei- 
gnements, et  suffisaient  à  l'apprentissage  de  la 
langue. 

On  a  tant  souffert  de  l'abus  des  leçons  théoriques, 
indigestes  et  inutiles,  qu'il  est  facile  de  comprendre 
comment  est  née  cette  opinion,  absolue  et  intran- 
sigeante, qui  proscrit  les  livres  spéciaux  dans  l'en- 
seignement du  français. 


NÉCESSITÉ   D'UN    ENSEIGNEMENT   METHODIQUE  65 

Assurément,  des  lectures  bien  choisies,  surtout 
quand  elles  sont  méthodiquement  expliquées, 
augmentent  rapidement  le  vocabulaire  des  enfants. 
Elles  ont  le  très  grand  avantage  de  présenter  les 
mots  employés,  c'est-à-dire  éclairés  par  le  contexte, 
gui  en  facilite  l'intelligence  et  l'acquisition.  On 
arrive  de  même,  par  l'imitation  des  formes  et  des 
tours,  à  s'approprier  des  syntaxes  en  apparence 
inaccessibles. 

Il  n'entre  en  aucune  façon  dans  ma  pensée  de  con- 
tester ces  résultats.  Je  les  reconnais  même  si  grands 
qu'à  mon  sens,  qu'il  s'agisse  d'enseigner  des  mots 
ou  des  formes,  il  faut  toujours  montrer  ces  mots 
ou  ces  formes  en  fonctions,  c  est-à-dire  dans  un  texte. 

Mais  là  n'est  pas  le  point.  Ce  qu'il  s'agit  de 
savoir,  c'est  si  l'œuvre  d'un  auteur,  si  même  des 
morceaux  pris  çà  et  là  pour  former  un  livre  de  lec- 
tures, et,  par  conséquent,  choisis  pour  toutes  sortes 
d'autres  causes,  et  en  raison  d'autres  mérites, 
peuvent  fournir  à  eux  seuls  un  enseignement  rai- 
sonné et  suffisamment  complet  du  vocabulaire  et 
de  la  grammaire. 

D'abord,  où  sont  les  œuvres  où  l'on  trouvera 
réuni  en  quelques  lignes  le  matériel  d'une  leçon  de 
vocabulaire?  Où  seront  groupés  les  noms  d'ani- 
maux que  l'on  juge  utiles  à  connaître?  Où  les  noms 
de  fleurs,  etc.  Nul  n'écrit  pour  faire  entrer  systé- 

LENSEIGN.  de  la  langue  franc.  O 


60        l'enseignement  de  la  langue  française 

matiquement  tous  ces  mots  dans  un  texte  littéraire. 
On  n'arrivera  jamais  à  découvrir  des  pages  où  tout 
ce  qu'on  désirerait  rencontrer  se  rencontrera,  et 
dans  l'ordre  qu'on  voudra.  Et  quand,  par  un  hasard 
heureux,  on  sera  tombé  une  fois  sur  le  texte  rêvé, 
il  renfermera,  presque  sûrement,  d'autres  choses 
que  l'enfant  ne  connaît  pas  encore,  et  qu'on  ne 
veut  pas  lui  montrer. 

Cette  observation  est  particulièrement  grave 
quand  il  s'agit  de  grammaire  française.  Dans  les 
textes,  même  les  plus  simples,  que  rencontre-t-on? 
Justement  des  formes  exceptionnelles,  des  verbes, 
simples  de  sens,  assurément,  mais  irréguliers  de 
forme  :  faire,  prendre,  recevoir,  lire,  qui  sont  très 
usuels,  parce  qu'ils  sont  très  anciens.  Peut-on  vrai- 
ment commencer  par  ceux-là  l'étude  de  la  gram- 
maire? Qui  osera  le  prétendre?  Et,  puisqu'on  ne 
peut  pas  se  procurer  des  textes  d'écrivains  ne  ren- 
fermant pas  ces  verbes,  on  est  obligé  de  composer 
des  morceaux  d'où  on  les  éliminera.  Dès  lors,  ce 
sont  des  exemples  préparés  en  vue  d'une  leçon 
spéciale,  ce  ne  sont  plus  des  textes  ordinaires  de 
lecture. 

On  pourrait  faire  bien  d'autres  objections.  Si  la 
lecture  porte  sur  un  texte  de  l'époque  classique, 
on  y  trouve  des  termes  qui  ont  disparu  de  la  langue, 
ou  qui  ont  changé  de  sens.  JN'a-t-on  pas,  pour  cela, 


NE   COMPTONS    PAS    SUR    LA    SEULE   LECTUHE  67 

été  obligé  de  renoncer  à  La  Fontaine,  parce  qu'il 
fallait  un  commentaire  perpétuel  pour  expliquer  à 
l'enfant  ce  que  c'est  qu'un  loup  qui  est  de  fratrie,  et 
auquel  un  os  demeura  bien  avant  au  gosier,  si  bien 
que  l'animal  enpensa  perdre  la  vie?  A  chaque  vers, 
un  terme  mort,  ou  un  sens  aujourd'hui  inusité, 
arrêtait  et  embarrassait  des  écoliers  du  xxc  siècle. 
Or,  du  jour  où  la  lecture  devient  la  base  sur 
laquelle  on  va  étayer  la  leçon  de  grammaire,  il 
apparaît  qu'on  ne  doit  rien  prendre  qui  présente 
les  mots  ou  des  termes  archaïques,  inutiles  à  con- 

Faître,  puisque  aujourd'hui  inusités.  Autre  chose 
tait  de  les  lire,  sauf  à  éclaircir  quelques  difficultés, 
lutre  chose  est  de  les  faire  servir  à  la  leçon.  Voilà 
lonc  les  classiques  hors  des  classes. 

Parmi  les  modernes,  il  faudra  encore  choisir,  et 
tien  attentivement.  Au  xixe  siècle,  la  langue  des 
crivains,  je  ne  dis  pas  seulement  des  poètes, 
nais  des  prosateurs,  est,  dans  une  large  mesure, 
ndividuelle.  La  personnalité  de  l'écrivain  donne 
ouvent  aux  mots  un  sens  très  intéressant,  mais  qui 
'est  pas  de  la  langue  usuelle,  que  doit  apprendre 
écolier.  Plus  l'auteur  a  de  style,  plus  sa  langue  se 
istingue  de  l'usage  commun,  moins  il  peut  servir 

enseigner  le  vocabulaire   courant.   Prenons   un 
ers  de  V.  Hugo  : 

L'Occident  amincit  sa  frange  de  carmin, 


68  L'ENSEIGNEMENT   DE    LA   LANGUE    FRANÇAISE 

ou  une  phrase  de  Chateaubriand  : 

Bientôt  V espace  ne  fut  plus  tendu  nue  du  double  azur  de  la  i 
mer  et  du  ciel. 

C'est   exquis   pour  former  le    goût,    non   pour 
enseigner  la  langue.  El,  si  je  m'en  lie  à  d'autres, 
aux  plus  grands,  à  Michelet  ou  à  Anatole  France 
pour  enseigner  à  un  écolier  le  sens  ordinaire  et  | 
commun  des  mots,  le  premier  que  je  dois  connaître,  ! 
je  m'expose  à  le  fourvoyer  assez  souvent. 

Qui  ne  voit,  en  présence  de  ce  style  figuré  et 
personnel,  l'impossibilité  de   fonder  là-dessus  un 
enseignement?  Que  si,  d'autre  part,  pour  trouver 
des  textes  où  le  vocabulaire  soit  à  peu  près  celui  | 
de  tout  le  monde,  on  veut  écarter  de  mon  livre  de  I 
lectures  les  plus  belles  pages,  ne  lui  enlève-t-on  | 
pas  justement  ce  qui  y  était  le  plus  éducatif? 

Supposons  toutes  ces  difficultés  vaincues,  le  choix  j 
fait,  les  morceaux  trouvés.  Que  d'obstacles  encore) 
dans  la  pratique  ! 

Si  le  maître,  en  face  de  son  texte  unique,  le| 
commente  de  façon  à  en  tirer  tour  à  tour  des  obser*! 
vations  sur  la  grammaire,  le  vocabulaire,  l'ortho-j 
graphe,  et  en  même  temps  sur  le  style,  ou  les  idées  i 
et  les  faits,  quelle  habileté  prodigieuse  il  lui  fau-j 
dra  pour  ne  pas  égarer  les  esprits  dans  ce  dédale  l| 
Quelle    méthode    rigoureuse    il     faudra    aussi    à; 


LES   TEXTES    D'AUTEURS  69 

l'enfant  pour  faire  chaque  soir  le  répertoire  distinct, 
par  matières,  des  choses  qu'il  aura  apprises,  pour 
tenir  à  jour  à  la  fois  ses  cahiers  de  grammaire,  de 
vocabulaire,  de  leçons  de  choses,  de  morale,  de 
littérature,  etc.,  résumés  qui  seront  ses  seuls 
livres!  Il  faut  avouer  qu'il  y  a  peu  de  savants, 
habitués  à  dépouiller  scientifiquement  des  textes, 
qui  soient  arrivés  à  tant  d'ordre  et  de  méthode. 

Si,  au  lieu  de  procéder  ainsi,  le  maître,  de  peur 
de  se  perdre,  tire  successivement  de  son  texte 
d'abord  une  leçon  de  grammaire,  par  exemple, 
puis  une  de  vocabulaire,  qu'une  troisième  d'une 
hutre  nature  suivra,  ne  craint-on  pas  que  ce  texte 
Cessasse,  tourné  en  rengaine,  ne  lasse  tout  le  monde? 
^u  lieu  de  pouvoir  servir  de  modèle  de  composi- 
tion, ne  risque-t-il  pas  de  fatiguer  l'attention,  et 
Je  ne  plus  même  laisser  à  l'esprit  le  profit  qu'il  lui 
apportait,  alors  qu'il  servait  de  simple  lecture? 

Je  ne  voudrais  pas  qu'on  pût  se  méprendre  sur 
ma  pensée  :  je  le  répète  encore,  tout  enseignement 
fe  la  langue  doit  se  faire  sur  un  texte,  'partout  et 
oujours.  Mais  autre  chose  est  de  prendre  un  texte 
pécial  pour  thème  d'une  leçon  de  grammaire, 
utre  chose  d'adapter  à  une  leçon  de  grammaire 
n  texte  choisi  pour  la  lecture. 
j  Dans  la  seconde  hypothèse,  le  texte  présentera 
ccidentellement  un  pluriel  en  aux,  par  exemple, 


70  L'ENSEIGNEMENT    DE    LA    LANGUE    FRANÇAISE 

puis  d'autres  faits  grammaticaux.  Le  tout  fournira 
la  matière  d'observations  diverses,  auxquelles  se 
mêleront  ou  succéderont  d'autres  remarques  inspi- 
rées par  le  morceau. 

Dans  la  première,  qui  a  ma  préférence,  le  texte 
sera  spécifiquement  choisi  et  adapté  en  vue  de 
renseignement  d'un  fait  grammatical  bien  déter- 
miné. Il  contiendra,  je  suppose,  des  pluriels  en 
aux,  sur  lesquels  se  concentrera  l'attention.  L'obser- 
vation du  jour  sera  celle-là,  exclusivement.  Elle  for- 
mera une  leçon,  avec  ses  explications  et  sa  conclu- 
sion, et  à  cette  leçon  rien  ne  s'ajoutera  de  ce  qui 
pourrait  distraire  la  pensée  et  l'entraîner  dans 
d'autres  directions. 

Si  pareils  textes  peuvent  être  extraits  des  auteurs 
de  valeur,  sans  aucun  des  inconvénients  que  nous 
avons  dits,  tant  mieux!  Aussi  souvent  que  cela  est 
possible,  mieux  vaut  trouver  des  textes  qu'en  faire. 
Il  n'y  a  pas  à  se  dissimuler  toutefois  que,  pendant 
longtemps,  si  on  veut  être  compris,  il  faut  prendm 
à  Venfant  lui-même  ses  exemples,  de  façon  à  lui 
faire  analyser  son  propre  usage,  et  non  le  nôtre. 
Or,  il  n'existe  pas  de  littérature  française  vraiment 
enfantine,  écrite  avec  la  pensée  et  les  phrases  dei 
enfants.  De  toute  façon,  la  lecture  des  écrivains  ne 
convient  pas  au  début,  elle  ne  peut  commencer  que 
plus  tard. 


ENSEIGNEMENT    PRATIQUE,    MAIS    METHODIQUE  71 

J'ai  une  pleine  confiance  dans  l'enseignement 
par  la  pratique  et  l'observation;  mais,  pour  des 
élèves  qui  disposent  de  si  peu  de  temps,  et  auxquels 
il  s'agit  de  donner  une  notion  sérieuse  d'une  langue 
aussi  difficile  que  la  notre,  d'un  vocabulaire  où  il 
y  a  trois  choses  à  apprendre  :  le  son,  le  sens,  la 
forme  orthographique,  d'une  grammaire  compli- 
quée, hérissée  de  règles  subtiles,  je  pense  qu'il 
sera  bon  de  ne  pas  trop  compter  sur  l'occasion,  et 
d'user  d'une  pratique  graduée,  réglée  par  une 
méthode  stricte,  qui  dirige  de  tout  près  le  hasard1. 


1.  Il  ne  sera  pas  question,  dans  ce  qui  suit,  de  l'enseignement 
de  la  prononciation.  Ce  n'est  pas  que  j'aie  oublié  ce  chapitre  si 
important.  Mais,  actuellement,  le  phonographe  seul  pourrait  être 
un  bon  maître  de  diction  à  l'école.  Si  on  veut  que  la  prononcia- 
tion s'y  enseigne,  il  faut  d'abord  que  les  futurs  maîtres  apprennent 
à  l'école  normale  à  se  débarrasser  des  accents  locaux  qui  se  con- 
servent si  facilement  entre  •<  pays  »,  et  à  prononcer  le  français 
avec  pureté.  Ils  n'y  arriveront  que  par  des  moyens  phonétiques 
appropriés,  dont  l'usage  n'est  pas  encore  répandu.  En  outre,  il 
faudrait  les  exercer  spécialement  à  un  enseignement  qui,  contra- 
rié sans  cesse  par  l'orthographe,  au  lieu  d'être  aidé  par  elle,  pré- 
sente de  très  grosses  difficultés,  sitôt  qu'on  l'applique  à  la  lecture. 


CHAPITRE   VIII 

L'enseignement  du  vocabulaire. 

I.    —    LA    MATIÈRE.    LE     CHOIX     DES    MOTS. 

Déjà  la  plupart  des  bons  livres  modernes  font 
une  place,  si  modeste  qu'elle  soit,  au  vocabulaire. 
Il  faut  se  proposer  plus  et  mieux,  car  posséder 
la  langue,  c'est  disposer  d'un  nombre  suffisant  de 
mots  sur  le  sens  desquels  on  n'a  aucune  hésitation. 
Les  «  machin  »,  les  «  chose  »,  par  lesquels  tant  de 
gens  remplacent  les  termes  exacts,  viennent  non 
seulement  de  la  paresse,  d'un  refus  de  l'effort 
nécessaire  pour  trouver  des  termes  justes,  mais  sur- 
tout d'une  ignorance  véritable  et  invincible.  Il  est 
mille  moyens  de  se  rendre  compte  de  la  pauvreté  du 
vocabulaire  d'une  foule  de  gens.  Croyez-vous  que 
la  ménagère  qui  va  acheter  son  «  bœuf  »  connaisse 
le  nom  des  morceaux?  C'est,  la  plupart  du  temps,  lej 
geste  et  un  pronom  démonstratif  qui  tiennent  lieu 
du  mot  technique.  «  Donnez-moi  ce  morceau-c/.  » 
«  Ca  fait  mon  affaire.  »  Une  dame  marchande  un 


l'enseignement  du  vocabulaire  73 

velours;  l'employé  lui  annonce  qu'il  est  tramé 
coton.  «  Tramé  »  est-il  compris  exactement?  Je 
me  suis  informé  auprès  de  femmes  du  métier,  j'ai 
pu  constater  que  tramé  signifiait  pour  elles  simple- 
ment mêlé.  «  Imprimé  sur  chaîne  »  ne  leur  pré- 
sentait non  plus  aucun  sens  précis,  quoique  des 
étoffes  de  ce  genre  fussent  à  la  mode,  et  se  vendis- 
sent en  masse  dans  les  magasins. 

Qui,  parmi  nous,  serait  capable  d'énumérer  les 
parties  qui  composent  une  fenêtre,  de  dire  exac- 
tement ce  que  signifie  :  le  chapeau,  le  jambage, 
la  jouée,  la  feuillure,  le  jet  d'eau,  l'embrasure, 
Vébrasement,  etc.?  Et  il  ne  faudrait  pas  croire  que 
l'embarras  commence  seulement  au  moment  où 
l'on  entre  dans  les  vocabulaires  techniques.  Une 
femme  de  quarante  ans,  après  vingt  années  de  vie 
à  Paris,  sachant  au  reste  lire  et  écrire  couram- 
ment, ne  comprend  en  aucune  façon  ce  que  veu- 
lent dire  :  rumeur,  brouhaha,  clapoter,  haleter. 
L'horizon  signifie  pour  elle  :  loin,  bien  loin;  cité 
n'a  pas  d'autre  sens  que  groupe  de  maisons. 
Airain,  symphonie,  demi-teinte  lui  échappent  com- 
plètement. On  multipliera  sans  peine  les  observa- 
tions de  ce  genre. 

Cette  pauvreté  de  vocabulaire  précis  qu'on 
observe  chez  les  adultes,  sitôt  qu'ils  sortent  du 
cercle  ordinaire  des  objets  qui  les  entourent  et  des 


l't-  L'ENSEIGNEMENT   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

idées  qui  leur  sont  familières,  devient  une  véritable 
pénurie  chez  les  écoliers.  Si  l'on  met  un  enfant  en.) 
présence  d'une  page  de  dictionnaire,  on  demeura 
étonné  du  grand  nombre  de  mots  qu'il  ignore. 

Voici  une  expérience  faite  sur  une  fillette  de 
douze  ans,  très  avancée  pour  son  âge,  et  faisant  de 
bonnes  études  secondaires.  Dans  une  première  page 
de  dictionnaire,  elle  sait  à  peu  près  23  mots,  13  lui 
sont  inconnus.  Dans  une  autre  page,  c'est  17  seu- 
lement qu'elle  sait,  et  20  qu'elle  ignore. 

Si,  au  lieu  de  prendre  un  dictionnaire,  on  choisit 
parmi  les  textes  qui  sont  étudiés  à  l'école,  les 
résultats  de  l'épreuve  ne  seront  pas  moins  con- 
cluants. Dans  la  poésie  de  V.  Hugo,  Après  la\ 
Bataille,  un  écolier  de  dix  ans,  élevé  dans  un 
milieu  très  propre  à  le  développer,  ne  comprend 
pas  :  héros,  hussard,  ému.  A  plus  forte  raison,  si 
nous  observons  l'enfant  au  moment  où  il  arrive  à 
l'école.  Dans  un  texte  tout  à  fait  simple,  un  bébé 
de  cinq  ans,  très  réfléchi  et  qui  s'exprime  bien, 
ignore  des  mots  comme  :  treille,  coûter,  soupçonner, 
avouer,  honteux,  franchise,  prouver,  promettre, 
oublier,  honnêteté,  sincérité,  vertu.  On  aperçoit 
sans  peine  que  ce  sont  les  mots  abstraits  surtout 
qui  n'ont  pour  lui  aucun  sens. 

A  côté  des   mots  ignorés,  restent   encore   dans 
l'ombre,  ou  dans  la  pénombre,  une  foule  d'autres 


PAUVRETE    DU    VOCABULAIRE    DES    ENFANTS  7o 

termes,  connus  par  à  peu  près,  dont  on  entrevoit 
tout  au  plus  la  signification.  Ils  abondent  dans  le 
journal  que  lit  un  homme  du  peuple,  de  sorte  que, 
bien  souvent,  les  idées,  politiques  ou  autres,  ne 
sont  perçues  par  lui  qu'en  gros.  L'ensemble  lui 
produit  une  impression;  il  n'apporte  pas  les  pré- 
cisions sur  lesquelles  on  devrait  réfléchir. 

C'est  pour  cela  que  le  peuple  écorche  les  mots, 
qu'il  fait  ce  qu'on  appelle  en  science  de  «  Vétymo- 
logie  populaire  »,  c'est-à-dire  rapproche  de  façon 
grotesque  la  forme  des  mots  inconnus  de  la  forme 
d'autres  qui  lui  sont  familiers.  Le  baromètre  devient 
la  baronnette ;  la  lanterne  à  V acétylène  :  la  lanterne 
à  la  Sainte-Hélène;  une  élève  de  lycée  (onze  ans) 
parlait  récemment  des  horizons  funèbres  de  Bossuet. 

Ces  cocasseries  amusent  l'observateur,  et  cepen- 
dant les  déformations  intimes  du  sens  seraient  bien 
autrement  risibles,  ou  autrement  tristes,  si  l'on 
pouvait  les  observer  avec  la  même  facilité.  C'est 
par  leur  faute  que  tant  d'imaginations  s'agitent  ou 
s'endorment  dans  le  brouillard  et  l'obscurité.  J'ai 
eu  ces  jours-ci  une  discussion  amicale  avec  un  can- 
tonnier de  la  ville  de  Paris.  Il  était  furieux  contre 
le  repos  hebdomadaire.  J'ai  compris  à  la  fin  que 
pour  lui  cette  expression  voulait  dire  :  repos  dans 
la  semaine.  Encore  ne  confondait-il  pas,  comme 
d'autres  «  hebdomadaire  »  et  «  dromadaire  »! 


76  L'ENSEIGNEMENT    DE   LA    LANGUE   FRANÇAISE 

L'écolo  doit  s'appliquer  à  faire  cesser,  dans  la 
mesure  du  possible,  cet  état  de  choses;  mais  ici, 
comme  ailleurs,  elle  ne  peut  que  commencer 
l'œuvre.  Bon  gré,  mal  gré,  il  faut  choisir.  Il  faut 
enseigner  l'immédiate  ment  indispensable,  et  fournir 
les  moyens  qui  permettront  d'aller  plus  loin,  après 
l'école.  Seulement,  quelles  règles  adopter  pour  ce 
choix? 

Bien  entendu,  ce  sera  au  maître  surtout,  comme 
je  l'ai  déjà  dit  plus  haut,  à  s'inspirer  des  besoins 
particuliers  du  milieu  où  il  enseigne,  et  du  déve- 
loppement des  enfants  qu'il  instruit.  Il  ne  saurait 
être  question  ici  que  de  lui  donner  quelques  direc- 
tions générales. 

Le  programme  comprendra  d'abord  ce  qu'il  n'est 
permis  à  personne  d'ignorer  des  termes  courants 
de  la  vie.  Si  le  maître  le  peut,  il  donnera  une  atten- 
tion particulière  à  ceux  qui  seront  les  plus  néces- 
saires à  l'enfant  dans  la  carrière  où  il  va  entrer  : 
si  l'enfant  est  agriculteur  et  terrien,  il  n'est  pas 
indiqué  d'insister  sur  le  vocabulaire  maritime.  Cela 
ne  veut  pas  dire  qu'il  faille  totalement  négliger 
celui-ci,  ni  entrer  dans  une  étude  trop  approfondie 
de  celui-là;  car,  en  ce  qui  concerne  les  termes 
techniques  d'une  profession,  la  pratique  les  ensei- 
gnera bientôt  à  l'enfant  mieux  que  l'école,  et  il 
apprendra  à  nommer  les  objets  spéciaux,   outils. 


LE   CHOIX    DES   MOTS  77 

nièces  de  machine,  matériaux,  une  fois  qu'il  sera  à 
l'atelier,  et  qu'il  les  maniera  de  ses  mains  :  tout  est 
ici  affaire  de  tact  et  de  mesure. 

11  faudra  plus  d'intelligence  encore  au  maître 
pour  déterminer  avec  quels  termes  il  convient  de 
familiariser  l'enfant,  parmi  ceux  qui  ne  sont  f»as 
et  ne  seront  jamais  de  son  entourage,  mais  qui  pré- 
cisément lui  font  connaître  des  choses  auprès  des- 
quelles il  ne  vit  pas,  et  qu'il  faut  qu'il  connaisse, 
choses  du  passé,  quelquefois,  du  présent,  le  plus 
souvent.  Nous  n'avons  point  de  roi  ni  d'empereur, 
et  il  importe  cependant  que  l'enfant  sache  ce  qu'est 
un  roi  et  un  empire.  Le  village  ne  possède  ni  musée, 
ni  théâtre,  on  ne  doit  pas  néanmoins  sortir  de 
l'école,  sans  avoir  quelque  idée  de  ce  que  ces  mots 
représentent.  Il  faut  avoir  fait  connaissance  avec 
beaucoup  d'autres  choses,  concrètes  ou  abstraites; 
savoir  ce  que  c'est  qu'un  sous-préfet,  qu'une  admi- 
nistration, etc.  Cela  est  très  difficile,  sans  doute, 
mais  indispensable. 

Peut-on  se  fonder  sur  le  caractère  grammatical 
de  certains  mots  pour  les  exclure  de  l'enseignement 
scolaire?  Je  répondrai  que  là  non  plus  il  n'y  a  pas 
de  règles.  Si  savants  et  rébarbatifs  que  soient  des 
termes  scientifiques,  qui  peut  affirmer  qu'ils  ne 
deviendront  pas  d'un  usage  aussi  courant  que  baro- 
mètre, thermomètre,  télégraphie,  ou  agriculteur,  dont 


78     L  ENSEIGNEMENT  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

personne  ne  voulait,  il  y  a  cent  ans?  Superphos- 
phate, métropolitain,  cinématographe,  sont  en  train 
de  se  vulgariser. 

Est-on  plus  sûr  de  ne  pas  se  tromper  quand  on 
rejette,  a  priori,  des  mots  abstraits,  parce  qu'ils 
sont  abstraits?  Sans  doute,  il  faut  éviter  autant  que 
possible  l'abstraction,  mais  qui  donc  enseignera  ce 
que  c'est  que  la  coopération  et  la  mutualité,  si  on 
se  l'interdit  à  l'école?  Il  y  a  des  degrés  dans 
l'abstrait,  et  aussi  des  catégories  bien  diverses; 
dans  certaines  d'entre  elles  l'enfant  peut  pénétrer 
'  sans  grande  difficulté.  Si  l'on  a  soin  de  partir 
d'observations  portant  sur  les  différentes  couleurs, 
il  semble  que  l'on  peut  arriver  à  donner  l'idée  de  la 
couleur.  Je  ne  crois  pas  non  plus  que  des  phrases 
comme  «  le  commerce  et  l'industrie  d'une  ville  sont 
en  prospérité  »  soient  inaccessibles,  à  condition 
qu'on  se  donne  la  peine  de  montrer  que  le  commerce 
ou  l'industrie  ne  sont  que  des  noms  collectifs  qui 
additionnent,  pour  ainsi  dire,  des  maisons  de 
commerce  ou  des  industries  particulières. 

Si  l'on  va  jusqu'aux  mots  abstraits  proprement 
dits,  encore  faut-il  faire  des  distinctions.  Que  l'on 
examine  seulement  les  trois  termes  de  la  devise 
républicaine  :  le  mot  égalité  est  facilement  compris 
des  enfants,  habitués  à  constater  l'égalité  dans  les 
longueurs  et  les  mesures  diverses  des  objets  et  des 


MOTS    SAVANTS,    MOTS    ABSTRAITS  79 

êtres.  Un  écolier  comprend  ce  que  c'est  que  deux 
nombres  égaux,  deux  quantités  égales  ;  il  s'est  même 
formé  déjà  une  image  de  l'égalité  morale,  en  remar- 
quant que  le  maître  traite  tous  ses  élèves  également. 

Le  mot  fraternité  est  plus  élevé.  Toutefois,  si 
l'enfant  a  des  frères  et  des  sœurs  auxquels  il  est 
attaché,  il  sait  ce  que  c'est  qu'aimer  ses  frères,  que 
partager  en  frères,  et  il  peut  s'élever  de  ce  sen- 
timent, limité  dans  la  famille,  aux  sentiments  ana- 
logues qui  lient  des  camarades  entre  eux,  et,  par  la 
suite,  des  citoyens. 

Liberté,  au  contraire,  est  un  mot  presque  incom- 
préhensible, éveillant  des  idées  trop  complexes  de 
droit  limité  par  des  responsabilités,  dont  l'enfant  ne 
peut  prendre,  avant  d'avancer  en  âge,  aucune  idée 
vraiment  exacte. 

Tous  les  termes  de  ce  genre  devront  être  natu- 
rellement réservés  ;  mais,  en  somme,  il  n'est  aucune 
route  qu'il  faille  interdire.  Le  maître  doit  s'engager 
>ur  toutes,  sans  s'enfoncer  dans  aucune;  il  a,  du 
^este,  pour  se  guider,  un  moyen  infaillible  :  qu'il 
prenne  soin  de  faire  employer  les  mots  par  l'enfant; 
hu'il  s'assure  s'il  est  compris  ou  non.  Après-  une 
expérience  négative,  qu'il  s'arrête,  recule,  ou 
recommence. 


80  L'ENSEIGNEMENT    DE   LA    LANGUE   FRANÇAISE 

II.    —    LA    METHODE.    PAS    DE    MOTS    VIDES,    PAS    DE 
MOTS    VAGUES.     LA    CHOSE    ET    LE    MOT. 

Un  grand  principe  doit  dominer  tout  enseigne- 
ment systématique  du  vocabulaire  :  le  mot  n'a  pas 
de  valeur  par  lui-même,  il  n'est  quun  signe.  Il  ne 
saurait  donc  être  séparé  de  la  chose  qu'il  signifie; 
la  connaissance  de  la  chose  doit  précéder,  oui 
au  moins  accompagner,  la  connaissance  du  moli 
correspondant. 

C'est  un  principe  admis  aujourd'hui  par  tous  lesj 
pédagogues  qu'il  convient,  dans  l'enseignemenl 
d'une  langue  vivante,  de  procéder,  au  début  au 
moins,  par  la  méthode  intuitive.  Or  le  français 
s'enseigne  d'abord  et  surtout  comme  une  langue 
vivante;  donc,  tant  que  cela  sera  possible,  il  sera 
excellent  de  faire  connaître  la  chose  d'abord,  le  mm 
ensuite.  Cette  méthode  donnera  à  l'écolier  la  sain* 
habitude  de  ne  pas  se  payer  de  mots,  de  ne  pas 
surcharger  sa  mémoire  de  vocables  vides  de  sens 
ou  même  simplement  de  mots  vagues.  C'était  1< 
grand  défaut  d'autrefois.  A  un  homme  qui  avai 
conquis  les  plus  hauts  grades  universitaires,  et  qu 
ne  pouvait  se  résoudre  à  voir  la  réforme  orthograi 
phique  changer  en  /  le  ph  d'asphodèle,  je  m'avisa 
tout  d'un  coup  de  demander  :  «  Mais  qu'est-ce  qu 


LE   MOT   NE   DOIT   JAMAIS    ETRE   ISOLE  81 

c'est  donc  que  cette  plante?  »   Mon  interlocuteur 
l'ignorait. 

Le  principe  que  je  viens  de  poser  entraîne  une 
première  conséquence  :  la  voici.  On  devra,  tout 
comme  pour  une  langue  étrangère,  commencer 
l'étude  du  vocabulaire  par  les  noms  des  objets 
qui  sont  à  la  portée  de  l'enfant,  sous  sa  main, 
dans  son  usage.  Les  premiers  adjectifs  exprime- 
ront les  qualités  qu'il  constate  dans  ces  objets 
familiers  ;  les  premiers  verbes  diront  les  actions 
qu'il  exécute  lui-même,  ou  voit  exécuter  autour 
de  lui. 

En  second  lieu,  les  livres,  dictionnaires  ou  autres, 
fournissent  et  doivent  fournir  des  listes  de  mots, 
classés  de  diverses  manières;  mais  il  ne  faut  jamais 
faire  apprendre  par  cœur  à  l'enfant  une  de  ces 
listes.  Ce  sont  des  matériaux  destinés  à  l'enseigne- 
ment, non  des  leçons  faites.  Certes,  le  mot,  isolé 
d'une  phrase,  peut  finir  par  entrer  dans  la  mémoire. 
Mais  quel  travail  ingrat  et  infécond  que  celui 
qu'on  nous  imposait  jadis  avec  les  Jardins  de 
racines  quelconques,  que  nous  nous  ingurgitions 
i  par  ordre  alphabétique.  Il  faut  se  souvenir  que 
nous  ne  parlons  pas  par  mots  détachés,  mais  par 
groupes  de  mots,  si  bien  que  souvent  un  mot  n'a 
aucun  sens  en  dehors  du  groupe  dont  on  l'extrait. 
Fournie,  longue,  renard,  queue,  s'imposeront  bien 

l'enseign.  de  la  langue  franc.  6 


82  L'ENSEIGNEMENT   DE   LA   LANGOE   FRANÇAISE 

plus  vite  à  l'esprit  s'ils  sont  dans  la  très  simple 
phrase  :  Le  renard  a  la  queue  longue  et  fournie.  Le 
succès  sera  bien  plus  sûr  encore,  si  en  même  temps 
l'élève  voit  cette  queue  sur  une  image. 

Il  faut  ajouter  qu'un  mot  ayant  plusieurs  sens, 
je  ne  puis  avoir  l'intention  de  les  faire  tous  con- 
naître. Si  donc  je  l'insère  dans  un  texte,  je  l'y  ferai 
venir  avec  le  seul  sens  que  je  juge  devoir  faire 
comprendre.  Prenons  l'exemple  très  simple  du  mot 
«  règle  ».  J'entends  éloigner,  pour  le  moment,  le 
sens  de  «  précepte  de  conduite  »  ou  celui  «  d'opé- 
ration d'arithmétique  ».  En  mettant  le  mot  dans  la 
proposition  :  Je  tiens  ma  règle,  ou  :  ma  règle  est 
carrée,  le  mot  est  fixé  au  sens  que  je  veux  lui 
donner.  L'intuition  a  fait  son  œuvre, 

Et  ainsi  je  simplifie  ce  qui,  de  sa  nature,  est 
complexe.  Car  déjà,  par  une  merveilleuse  adaptation 
du  génie  humain,  le  mot,  enchâssé  dans  une  phrase, 
apparaît  à  peu  près  toujours  à  celui  qui  l'entend 
dans  le  sens  où  le  prend  celui  qui  parle.  Je  m'ar- 
range pour  que  la  vue  des  choses  achève  d'empêcher 
toute  confusion. 

Ces  principes  posés,  je  n'indiquerai  pas  les  exer- 
cices de  début  propres  à  les  mettre  en  pratique, 
tant  il  est  facile  d'en  inventer  ou  d'en  trouver  par- 
tout. Un  des  plus  usuels  consiste  à  demander 
d'abord  à  l'élève  de  chercher  un  mot  qui  manque 


LE   MOT    ET   LA    CHOSE  83 

dans  une  proposition  dont  on  donnera  tous  les 
autres  termes'.  C'est  là  un  travail  fécond.  Il  arrivera 
heureusement  que  les  enfants  feront  parfois  des 
choix  différents,  surtout  quand  il  s'agira  d'ajouter 
un  qualificatif.  Il  y  aura  tout  profit  à  cette  variété. 
Loin  de  viser  à  l'uniformité  dans  les  devoirs,  il 
faudra  encourager  l'originalité  :  si  chaque  élève 
propose  un  mot  acceptable,  acceptez-le.  Il  est  bon, 
à  tous  égards,  que  chacun  traduise  ses  propres 
observations  dans  son  langage,  à  la  condition  que 
ce  langage  soit  juste.  S'il  ne  l'est  pas,  ne  vous 
bornez  pas  à  donner  le  mot  qui  convient,  expliquez 
pourquoi  il  convient.  De  la  sorte,  vous  corrigez  la 
notion  qu'on  avait  de  l'ancien,  et  vous  donnez  une 
idée  exacte  du  nouveau,  par  comparaison. 

Lorsqu'on  aura  épuisé  l'étude  des  choses  qui  se 
présentent  spontanément,  pour  ainsi  dire,  aux  yeux 
de  l'élève,  on  recourra  aux  échantillons  du  musée 
scolaire  pour  augmenter  le  nombre  des  mots  déjà 
acquis.  Des  instituteurs  ont  fait,  sans  grands 
frais,  des  collections  tout  à  fait  intéressantes.  Ne 
serait-il  pas  possible  au  maître  d'aller  plus  loin 
encore,  et,  pour  suppléer  à  des  lacunes  inévitables, 
l'emprunter  aux  divers  ouvriers  de  la  localité  des 
matières  ou  des  outils  qui  manquent,  avec  lesquels 

1.  Cf.  Méthode  de  Langue  française  Brunot-Bony,  Premier  Livre, 
).  18  et  suiv. 


84  L'ENSEIGNEMENT    DE   LA    LANGUE   FRANÇAISE 

les  élèves  feraient  connaissance?  La  variété  des] 
professions  qui  s'exercent,  môme  dans  un  milieu 
restreint,  comme  un  village,  permettrait  de  faire 
passer  sous  les  yeux  d'une  classe  une  foule  d'objets 
usuels,  qui  seraient  l'occasion  d'intéressantes  leçons 
de  choses  et  de  leçons  de  vocabulaire  combinées. 

Toutefois,  quelque  ingénieux  et  adroit  que  se 
montre  un  instituteur  à  se  procurer  les  objets  qu'il 
exhibera  en  classe,  il  arrivera  un  moment  où  il  lui 
faudra  sauter  le  pas  :  il  n'aura  plus  l'objet.  On  ne 
peut  songer,  en  classe  ni  même  hors  de  classe,  à 
montrer  une  usine  qui  n'existe  pas  dans  le  pays, 
une  montagne  ou  une  mer,  s'il  n'y  en  a  pas  aux 
environs. 

On  supplée  alors  à  la  vue  directe  des  choses  par 
l'emploi  des  images.  Les  tableaux  muraux,  les 
vignettes  des  dictionnaires,  des  livres  de  science, 
de  lecture,  de  grammaire,  les  cartes  postales  illus- 
trées, les  projections,  le  cinématographe,  offrent 
ou  offriront  des  ressources  immenses. 

Toutefois,  si  l'image  est  précieuse,  il  s'en  faut 
bien  qu'elle  vaille  la  réalité.  La  représentation  des 
choses  que  l'enfant  n'a  pas  vues,  l'intéresse  souvent 
médiocrement.  La  raison  en  est  qu'il  ne  comprend 
pas  cette  représentation. 

D'abord,  beaucoup  de  reproductions  belles  et 
vraiment  artistiques  ne  sont  pas  faites  pour  l'école 


LE   MOT    ET    L'IMAGE  85 

primaire  :  elles  sont  trop  chargées  de  détails,  trop 
compliquées,  pour  que  l'enfant  s'y  retrouve.  Et  si, 
d'un  autre  côté,  par  besoin  de  simplification,  on 
déforme  ces  reproductions,  si  on  tombe  dans  la 
laideur,  on  risque  de  cultiver  le  mauvais  goût,  qui 
n'est  déjà  que  trop  développé,  par  les  suppléments 
des  journaux  à  un  sou,  particulièrement. 

Mais  surtout  il  ne  faut  pas  oublier  qu'une 
figure,  belle  ou  laide,  exige  toujours  une  interpré- 
tation, souvent  très  délicate.  Les  formes  véritables 
des  choses  représentées  sont  parfois  difficiles  à 
apercevoir.  L'écolier  verra-t-il  sûrement  sur  le 
dessin  d'une  enclume  la  différence  des  deux  extré- 
mités ou  bigornes,  dont  l'une  est  à  angle  droit,  et 
l'autre  ronde?  Or,  s'il  ne  voit  pas  cela,  il  ne  com- 
prend rien  à  certains  usages  essentiels  de  l'enclume, 
il  ne  voit  pas  à  quoi  bon  deux  becs. 

A  plus  forte  raison  lui  sera-t-il  difficile  de  se 
faire  des  idées  justes  avec  des  images  de  choses 
qu'une  représentation  quelconque  défigure  entiè- 
rement. Un  petit  Parisien  apprendra-t-il  avec  pré- 
cision, au  moyen  d'une  gravure,  ce  qu'est  la  mer? 
Ou  un  enfant  de  la  plaine  concevra-t-il  ce  qu'est 
une  montagne,  même  en  contemplant  une  demi- 
journée  un  dessin  du  mont  Blanc,  que  ce  dessin 
ait  5  ou  50  centimètres?  Nous  avons  entendu, 
après  une  leçon  bien  faite  sur  ce  même  mont  Blanc, 


86        l'enseignement  de  la  langue  française 

toute  une  classe  affirmer  que  le  sommet  ne  s'élevait 
pas  si  haut  que  le  phare  de  Calais. 

11  ne  faut  donc  pas  se  faire  d'illusions  sur  les 
résultats  que  donne  l'image  pour  l'acquisition  de 
mots  précis.  C'est  que  dans  l'interprétation  d'une 
image  le  langage  change  de  fonctions  :  au  lieu  de 
représenter  une  chose  vue,  il  veut  exprimer  une 
chose  qui  n'a  pas  été  vue  encore  :  il  n'éveille  plus 
la  mémoire,  il  essaie  de  mettre  en  jeu  l'imagina* 
tion,  qui,  souvent,  travaille  à  vide,  et  ne  peut  com- 
poser qu'une  image  bien  imparfaite  avec  les  élé-1 
ments  dont  elle  dispose. 

D'ailleurs  puisque,  d'après  ce  que  nous  avons 
dit,  l'enseignement  du  vocabulaire  doit  pousser 
encore  plus  avant,  nous  arriverons  nécessairement 
à  un  point  où  l'image  elle-même  ne  peut  plus  être 
employée.  Comment  montrer,  par  exemple,  ce 
qu'est  une  colonie,  la  douane,  un  impôt,  un  traité  de 
paix,  etc.?  Ce  sont  des  choses  réelles  cependant, 
mais  dont  on  ne  peut  avoir  une  idée  ni  par  l'exhibi- 
tion directe,  ni  par  la  figuration. 

Des  mots  de  cette  nature  sont  aussi  difficiles  à 
comprendre  que  de  pures  abstractions.  Peut-être 
même  l'enfant  sait-il  mieux  ce  que  signifie  :  «  Ma 
mère  m'a  défendu  de  déchirer  mon  tablier  »,  que  : 
«  Des  forts  défendent  la  place  de  Toul  ».  Il  a  un 
livre  de  science,  il  se  figure  tant  bien  que  mal  ce 


LE   MOT    ET    LES   IDEES    ABSTRAITES  87 

que  c'est  que  la  science  :  il  est  bien  difficile  de  lui 
interpréter  ce  simple  mot  «  un  savant  »  si  on  ne 
veut  pas  se  borner  à  lui  dire  :  cest  un  homme  qui 
sait  beaucoup. 

Quoi  qu'il  en  soit,  quand  il  y  aura  lieu  d'aborder 
les  mots  abstraits,  il  faudra  toujours,  autant  que 
possible,  partir  de  la  notion  concrète  correspon- 
dante :  c'est  du  pauvre,  qui  existe  malheureusement 
partout,  qu'on  passera  à  l'idée  et  au  mot  de  pauvreté. 
Pour  une  foule  de  qualités  ou  de  défauts,  on  pourra 
procéder  ainsi  :  en  partant  des  êtres  et  de  leurs 
actes,  ou  des  choses  et  de  leur  manière  d'être.  Les 
adjectifs  :  sincère,  menteur,  heureux,  malheureux, 
bon,  fort,  docile,  rapide,  lent,  gai,  triste,  etc..  condui- 
ront à  :  sincérité,  mensonge,  bonheur,  malheur,  bonté, 
force,  docilité,  rapidité,  lenteur,  gaieté,  tristesse,  etc. 

Les  faits  historiques  offrent  à  chaque  instant 
l'occasion  de  caractériser  des  personnes,  des  situa- 
tions, des  faits,  et  de  préciser  ainsi  des  mots  :  l'en- 
thousiasme révolutionnaire,  Vhéroïsme,  de  certaines 
armées,  fégoïsme  de  tels  ou  tels  politiques,  etc.,  etc. 

Quand  la  leçon  d'histoire  sera  bien  faite,  qu'elle 
aura  produit  impression  sur  l'enfant,  les  mots 
viendront  traduire  d'eux-mêmes  le  jugement  porté 
sur  les  hommes  et  sur  les  choses,  et  c'est  encore 
une  des  applications  du  principe  que  nous  avons 
posé  dès  le  début,  à  savoir  :  que  le  mot  ne  doit  jamais 


88        l'enseignement  de  la  langue  française 

être  séparé  de  ce  qu'il  représente.  Si  des  portions  de 
vocabulaire  peuvent  et  doivent  être  introduites  à 
propos  d'autres  leçons  que  les  leçons  de  français, 
quel  inconvénient  y  a-t-il  à  cela?  Une  nécessité 
supérieure  impose,  sans  doute,  de  diviser  les  ensei- 
gnements; mais,  en  réalité,  l'éducation  est  un  tout, 
dont  les  diverses  parties  doivent  se  rejoindre  et  se 
fortifier  mutuellement. 

Une  autre  question  se  pose  :  Le  vocabulaire  doit- 
il  donner  lieu  à  un  enseignement  théorique,  oh  l'on 
montrera  comment  se  forment  les  mots?  En  principe 
je  réponds,  sans  hésiter  :  Oui. 

D'abord,  pourquoi  analyserait-on,  d'une  part, 
avec  tant  de  soin,  les  formes  grammaticales,  et 
renoncerait-on,  d'autre  part,  à  une  étude  corres- 
pondante sur  les  mots?  Mais  il  y  a  d'autres  raisons, 
plus  pédagogiques. 

La  principale,  c'est  qu'on  a  là  un  moyen  très 
simple  de  décupler  la  portée  de  l'enseignement. 
L'enfant  n'apprend  pas  les  mots  un  à  un,  il  pos- 
sède, très  peu  de  temps  après  avoir  appris  à  parler, 
un  instinct  merveilleux  de  ce  qu'on  appelle  en 
science  ïanalogie,  qui  le  pousse  d'abord  à  faire 
des  mots  sur  le  modèle  de  ceux  qu'il  connaît,  qui 
lui  permet  aussi  de  comprendre,  sans  les  avoir 
apprises,  des  séries  entières,  semblables  à  une  ou 
deux  unités  qu'il  possède  déjà.  C'est  en  utilisant 


SUFFIXES   ET    PRÉFIXES  89 

cet  outil  de  généralisation  qu'il  trouve,  par  lui- 
même,  ce.  que  veulent  dire  découdre  ou  déranger, 
d'après  défaire,  ou  pommier,  groseillier,  d'après 
poirier.  C'est  en  appliquant  la  même  méthode  qu'il 
fabrique  remolir  en  face  de  démolir,  déproeher  en 
face  d'approcher. 

Ce  serait  une  pédagogie  à  courte  vue  que  celle 
qui  négligerait  pareilles  ressources  naturelles,  alors 
qu'il  n'y  a  qu'à  cultiver  l'instinct  analogique 
pour  donner  à  l'enfant  la  clef  de  toute  une  partie 
du  vocabulaire.  Il  s'agit  d'abord  de  le  garder  ici, 
comme  en  grammaire,  de  certaines  erreurs.  Il  faut 
lui  apprendre  que  ce  suffixe,  qu'il  ajoute  à  tort  et  à 
travers,  l'usage  ne  l'ajoute  pas  partout  et  toujours  : 
qu' enfantin  existe,  mais  non  vieillardin.  Il  faut 
surtout  le  prémunir  contre  les  erreurs  auxquelles 
l'instinct,  abandonné  à  lui  seul,  le  conduirait  dans 
l'interprétation  des  mots  existants.  Il  faut  qu'il 
apprenne  qu'un  même  élément,  ainsi  le  suffixe 
wre,  n'a  pas  toujours  et  partout  la  même  valeur. 
Une  couturière  est  une  personne  qui  travaille  dans 
la  couture,  une  épicière,  une  personne  qui  vend 
des  épices.  Une  souricière  n'est  ni  une  marchande, 
ni  une  éleveuse  de  souris. 

Téléphoner,  c'est  user  du  téléphone,  mais  rayer, 
écouter,  ce  n'est  pas  user  d'une  raie  ou  d'une 
écoute.  De  même,  dans  sentre-déchirer,  le  préfixe 


90         L'ENSEIGNEMENT  de  la  langue  française 

entre  éveille  une  idée  de  réciprocité;  mais,  dans 
enlr  ouvrir,  il  marque  que  l'action  n'est  que  partiel- 
lement exécutée. 

Apprendre  à  l'enfant  à  se  servir  des  préfixes  et 
des  suffixes  est  malgré  cela  assez  facile,  si  l'on  ne 
considère  que  les  éléments  vivants  de  la  langue,  et 
il  ne  peut  être  question  que  de  ceux-là,  dans  les 
premières  classes  au  moins.  En  somme,  le  problème 
du  vocabulaire  se  présente  comme  celui  de  la 
grammaire,  il  se  résout  aussi  de  façon  semblable  : 
il  s'agit  de  s'appuyer  sur  les  connaissances  acquises 
pour  les  corriger  et  les  développer. 

Par  quels  exercices  y  procéder?  Ici  encore  les 
indications  sortent  d'elles-mêmes  des  principes. 

1°  D'après  un  mode  de  formation  observé  sur  un 
mot  donné,  on  fera  trouver  des  mots  obtenus  de  la 
même  manière. 

D'après  chanteur,  l'élève  formera  :  fauche»?', 
danseur;  d'après  ««docile  :  impoli,  /«utile;  sur  le 
type  garde- fou  :  pèse-lettres,  attrape-nigaud,  en 
allant  des  procédés  les  plus  simples  aux  procédés 
les  plus  complexes. 

Naturellement,  les  mots  ainsi  formés  seront  tou- 
jours employés,  comme  les  autres,  dans  une  pro- 
position qui  en  fera  ressortir  le  sens. 

2°  On  pourra  étudier  l'application  à  un  même 
mot  de  divers  moyens  de  formation  :  par  exemple, 


COMMENT   CULTIVER    L'INSTINCT   ANALOGIQUE  91 

il  s'agira  de  faire,  sur  le  primitif  main,  un  nombre 
quelconque  de  mots  dérivés.  On  voit  tout  de  suite 
que  ce  deuxième  procédé  conviendra  surtout  pour 
les  révisions,  après  qu'une  partie  ou  la  totalité  des 
modes  de  formation  aura  été  étudiée. 

Il  n'y  a  pas  à  dissimuler  que  ce  deuxième  exer- 
cice présente  une  très  grosse  difficulté,  car  rare- 
ment la  famille  d'un  mot  est  homogène.  Si  nous 
considérons  celle  du  mot  homme,  par  exemple,  nous 
y  trouvons  une  série  de  mots  populaires  depuis 
longtemps  employés  :  hommage,  bonhomme,  mais 
aussi  une  série  de  mots  plus  récents  :  humain, 
humanité,  formés  sur  un  type  latin.  Le  mot  cha- 
leur forme  chaleureux,  mais  dans  la  famille  il  y  a 
aussi  calorique  et  calorifère. 

On  ne  saurait  assurément  écarter  du  programme 
primaire  tous  les  «  mots  savants  »,  empruntés  au 
latin  ou  au  grec,  j'ai  dit  pourquoi.  Mais  il  est  clair 
que  les  élèves  ne  pourront  les  découvrir  qu'à 
une  condition,  c'est  que  le  maître  leur  fournisse  le 
radical  savant  que  ces  mots  renferment.  Pareille 
étude  ne  saurait  donc  se  faire  dès  le  début,  en 
même  temps  que  celle  des  «  mots  populaires  »  usuels. 
Si  l'on  prend  pour  exercice  la  famille  du  mot 
«  école  »,  on  s'en  tiendra  d'abord  à  écolier,  pour 
aborder  seulement  plus  tard  scolaire  et  scolarité. 
De  la  famille  du  mot  règle,  on  prendra  les  dérivés 


92        l'enseignement  de  la  langue  française 

régler,  règlement,  on  ajournera  régulier,  régulari- 
ser, régularité. 

A  plus  forte  raison,  faudra-t-il  se  garder  pendant 
longtemps  des  mots  dont  toute  la  famille  est  étran- 
gère. Les  maîtres  qui  enseignent  le  système 
métrique  se  rendent  assez  compte,  par  l'exemple 
de  cette  nomenclature  toute  savante,  des  difficultés 
que  présente  pour  l'enfant  une  famille  comme 
celle  de  mètre. 

Ce  n'est  pas  là  cependant  ce  que  l'étude  du  voca- 
bulaire présente  de  plus  délicat.  Les  mots  dont  il 
est  le  plus  difficile  d'expliquer  la  valeur  à  un  enfant, 
ce  sont  surtout  les  mots  composés,  ceux  mêmes 
dont  tous  les  éléments  sont  français,  parce  qu'il  y' 
a  souvent  entre  leur  forme  et  leur  sens  une  contra- 
diction absolue.  Pomme  de  terre  a  l'air  de  faire 
trois  mots,  comme  motte  de  terre,  et  il  ne  désigne 
en  réalité  qu'une  seule  chose.  Va-et-vient  a  l'air  de 
deux  verbes  réunis  par  une  conjonction,  et  ce] 
sont  là,  en  effet,  ses  éléments  composants,  mais 
le  sens  est  :  sorte  de  fermeture,  ou  mouvement  alter- 
natif et  incessant.  Or,  il  est,  dans  certains  cas,  extrê- 
mement difficile  de  faire  comprendre  à  l'enfant  que 
le  mot  composé  a  un  sens  unique,  car,  s'il  ne  le 
connaît  pas,  il  ne  saisira  presque  jamais  ce  sens, 
à  moins  qu'un  objet  ne  soit  là  pour  le  lui  enseigner. 
C'est  en  lui  montrant  un  tire-bouchon,  ou  un  porte- 


LES    MOTS   COMPOSÉS  93 

plume,   ou    un    chemin   de  fer,   qu'on    a   quelques 
chances  de  vaincre  la  difficulté. 

Mais  très  souvent,  dans  les  locutions  verbales,  par 
exemple,  il  est  bien  difficile  de  procéder  par  exhi- 
bition. Il  est  hors  de  doute  que  avoir  lieu,  dans  :  «  La 
fête  aura  lieu  sur  la  place  publique  »  est  l'équivalent 
d'un  verbe  simple  et  unique,  mais  le  moyen  de  le 
faire  comprendre?  Ici  encore  il  faudra  tâcher  de 
commencer  par  les  cas  où  l'acte  peut  être  vu  : 
«  l'allumette  prend  feu,  la  grande  sœur  prend  soin 
de  la  petite.  »  Il  semble  qu'on  puisse  arriver  ainsi 
peu  à  peu  à  montrer  enfin  la  différence  entre  :  «  le 
maître  tient  compte  de  ma  bonne  volonté  »,  et  :  «  il 
tient  un  compte  régulier  des  fournitures  ».  Mais  il  est 
bien  certain  que  ces  subtilités,  mi-grammaticales, 
mi-lexicologiques,  doivent  être  abordées  en  dernier 
lieu,  quand  les  esprits  seront  déjà  déliés  par  toutes 
sortes  d'exercices,  et  il  est  déplorable,  sous  pré- 
texte que  le  pluriel  des  noms  est  une  des  premières 
choses  que  l'on  apprend  en  grammaire,  d'avoir  la 
prétention  de  faire  comprendre  à  ce  moment  l'opé- 
ration délicate  de  synthèse,  d'où  résulte  un  mot 
composé. 

On  remarquera  que  jusqu'ici  je  n'ai  pas  parlé 
spécialement  de  l'étude  des  sens  des  mots;  c'est, 
qu'en  réalité,  je  n'ai  pas  cessé  d'en  parler,  puisque, 
suivant  moi,  cette  étude  ne  peut,  à  aucun  moment, 


94  L'ENSEIGNEMENT   DR   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

être  négligée,  et  qu'on  n'étudiera  jamais  un  mot 
sans  en  étudier  le  sens. 

Toutefois,  bien  entendu,  il  vient  un  moment  où 
l'on  peut  placer  avantageusement  des  exercices  spé- 
ciaux sur  les  sens.  La  matière  est  immense  et  prête 
à  des  développements  sans  fin.  Aussi,  dans  chaque 
lecture,  dans  chaque  dictée,  chaque  fois  qu'on  se 
trouvera  en  présence  d'un  texte  quelconque,  des 
observations  devront  être  faites  sur  les  acceptions 
simples  ou  figurées,  des  mots  intéressants  qui  seront 
rencontrés. 

Pour  le  reste,  il  faut  prendre  bien  des  précau- 
tions. La  science  qui  étudie  le  développement  du 
sens  des  mots,  la  «  sémantique  »  comme  on 
l'appelle,  qui  touche  de  si  près  à  la  psychologie, 
n'est  pas  faite,  et  elle  n'offre  guère  que  quelques 
aperçus  généraux  qui  puissent  devenir  matière 
pédagogique  à  l'école  primaire. 

Pratiquement,  je  crois  qu'il  serait  très  prudent 
de  se  borner  à  quelques  exemples  simples  de  déve- 
loppements faciles  à  comprendre.  Faite  clairement, 
la  leçon  sur  ce  sujet  est  alors  très  attrayante.  Qu'on 
considère  des  phrases  aussi  communes  que  :  «  La 
plume  de  l'oie  servait  autrefois  à  écrire,  on  la 
remplace  aujourd'hui  par  àes  plumes  métalliques  »  ; 
«  Autrefois  un  aussi  grand  écrivain  que  Corneille 
ne  pouvait  pas  vivre  de  sa  plume  »;  elles  peuvent 


LES    VARIATIONS    DE    SENS  95 

suffire  au  maître  pour  faire  saisir  par  quels  pro- 
cédés l'esprit  fait  passer  le  mot  «  plume  »  d'un  sens 
|'i  un  autre.  On  peut  exposer  quelques  exemples  de 
ce  genre,  qui  montreront  la  mobilité  du  langage. 
La  portée  de  cette  leçon  est,  en  effet,  très  haute; 
elle  doit  avertir  l'élève  de  la  facilité  avec  laquelle 
es  autres  et  lui-même  donnent  aux  mots,  consciem- 
nent  ou  non,  fies  sens  nouveaux. 

Mais,  pour  la  pratique  de  la  langue  et  du  style, 
ivec  des  leçons  moins  ambitieuses,  on  atteint  à 
l'excellents  résultats.  On  proposera,  par  exemple, 
in  terme  général  à  analyser.  Voici  le  mot  gibier. 
^'écolier  aura  à  chercher  le  nom  de  tous  les  ani- 
naux  auxquels  s'applique  cette  appellation.  On  lui 
lonnera  le  mot  voiture,  et  il  devra  énumérer  en  les 
ppelant  par  leur  nom,  les  diverses  espèces  de  voi- 
ures  qu'il  connaît.  Cet  exercice  de  découverte  peut 
levenir,  en  même  temps,  un  exercice  de  classement, 
es  différents  noms  étant  rangés  d'après  un  ordre 
îaturel.  On  distinguera  par  exemple  :  les  voitures 
.  bras;  les  voitures  à  traction  animale;  les  voitures 
.  locomotion  mécanique,  comme  autant  de  genres, 
l/élève  aura  un  autre  iour  à  découvrir  les  diverses 
!ctions  qui  se  résument  par  le  terme  construire  une 
liaison  ou  confectionner  une  robe. 
I  Inversement,  en  partant  des  termes  particuliers  : 
hèval,  bœuf,  il  peut  s'élever  aux  termes  généraux  : 


96  L'ENSEIGNEMENT   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

an  /maux  domestiques   ou   mammifères,  suivant  le 
cas.  Labourer,  semer,  herser  doivent  le  conduire  au  I 
verbe  cultiver. 

Faut-il  faire  expliquer  des  mots?  Rarement,  carf 
c'est  là  un  exercice  théorique,  plus  facile  toutefois,  f 
s'il  est  oral. 

On  s'exposerait  à  des  mécomptes  en  demandant 
des  définitions.  Comment  exiger  que  l'enfant  fasse 
ce  que  des  livres   même   font  le  plus  souvent  si  II 
mal?  Ou  l'élève  répète  le  mot  qu'il  s'agit  d'expli- 
quer,  ou  il   tourne  autour  sans  rien  préciser.  Je  i| 
reconnais  —  et  c'est  pour  cela  qu'il  est  impossible 
de   proscrire  absolument  l'exercice  —  que,  dans 
certains  cas,  par  exemple  lorsqu'il  s'agit  de  mots 
de  science,  les  révisions  exigent  que  l'on  s'assure  ! 
si  les   mots   techniques   ont  été   compris.   Encore 
peut-on  éviter  bien  souvent  les  définitions. 

En  somme,  en  fait  de  définitions,  l'enfant  n'est1 
guère  plus  maître  de  celles  qu'il  répète  que  de  celles 
qu'il  crée.  Ce  sont  pour  lui  des  formules  qu'il  brouille  I 
et  débite  sans  les  comprendre.  Une  petite  fille, 
très  cultivée,  à  qui  on  demandait  ce  que  c'est  que; 
Dieu,  répondit  :  «  Dieu,  c'est  un  être  infiniment 
bon,  infiniment  grand,  entouré  d'eau  de  tous! 
côtés!  »  La  description  des  choses  vaut  mieux,  enl 
général,  qu'un  essai  de  définition  des  choses. 

Depuis  longtemps,  pour  faire  comprendre  le  sens1 


LES   MOTS    DE    SENS   VOISIN  97 

des  mots,  on  se  sert  d'une  méthode  comparative. 
Un  exercice,  très  en  honneur  à  l'école  primaire, 
consiste  à  faire  chercher  des  synonymes.  Le  danger 
est  que  l'on  demande  trop  souvent  à  l'élève  de  rem- 
placer un  mot  par  un  autre,  et  qu'on  lui  présente 
le  second  comme  équivalent  du  premier.  Pratiquée 
avec  cette  imprudence,  la  recherche  des  synonymes 
est  un  fâcheux  apprentissage  de  l'a  peu  près.  Mais 
elle  devient  utile  et  féconde,  si  l'on  exerce  l'enfant 
à  distinguer  les  nuances  de  mots  que  rapproche  une 
idée  générale  commune,  si  on  lui  fait  trouver  pour- 
quoi, dans  tel  texte,  on  a  employé  l'un  et  non 
l'autre.  Il  va  sans  dire  que  souvent  les  nuances 
sont  si  fines  que  seul  l'élève  déjà  avancé  est  en 
mesure  de  les  observer.  Ainsi,  c'est  déjà  un  raffi- 
nement que  d'enseigner  à  l'enfant  les  divers  noms 
que  prend  l'argent  suivant  les  milieux  :  salaire  d'un 
ouvrier,  traitement  d'un  fonctionnaire,  honoraires 
d'un  médecin,  etc.,  etc. 

Est-il  besoin  de  montrer  ici  les  dangers  de  quelques 
exercices  qui,  souvent  blâmés,  se  continuent  néan- 
moins encore  dans  trop  d'écoles,  ainsi  :  l'étude  des 
paronymes?  Cette  étude,  en  rapprochant  des  mots  qui 
se  prononcent  presque  de  la  même  façon,  expose  les 
enfants  à  les  confondre,  alors  qu'il  faut,  au  contraire, 
tout  tenter  pour  faire  distinguer  ces  mots  à  l'élève, 
quand,  par  hasard,  il  se  trompe  en  les  employant! 

l'enseign.  de  la  langue  franc.  7 


98        l'enseignement  de  la  langue  française 

Je  dirai  la  même  chose  des  homonymes,  sources 
d'inévitables  confusions.  Les  exercices  donnés  là- 
dessus  semblent  parfois  extraits  d'un  manuel  de 
calembours  :  «  Cinq  capucins,  sains  de  corps  et 
d'esprit,  ceints  de  leur  ceinture,  portent  dans  leur 
sein  le  seing  du  Saint  Père!  »  S'il  est  nécessaire, 
pour  l'orthographe,  de  distinguer  tous  ces  mots, 
le  plus  sûr  n'est  peut-être  pas  de  les  réunir  tous 
dans  une  phrase  unique. 

Avec  des  élèves  déjà  développés,  on  peut  essayer 
la  transposition  d'un  morceau  dans  un  style  diffé- 
rent; par  exemple,  faire  passer  la  description  d'une 
machine  d'une  forme  simple  et  familière  à  une 
forme  technique;  au  contraire,  donner  un  tour 
familier  à  une  page  éloquente,  faire  raconter  d'une 
personne,  en  observant  les  convenances,  les  actes 
qu'on  a  d'abord  prêtés  à  un  animal,  etc. 

L'une  des  applications  les  plus  contestables  de 
ces  transpositions  est  la  mise  en  prose  d'un  texte 
écrit  en  vers.  Trop  souvent  le  travail  de  l'élève 
n'aboutit  qu'à  enlever  au  style  tout  ce  qui  en  faisait 
la  beauté  et  la  justesse.  Il  faut  un  sens  déjà  très  fin 
de  la  valeur  des  mots,  des  règles  de  la  poésie  et  de 
la  prose,  pour  réussir  à  mettre  de  la  poésie  soit  en 
une  prose  qui  restera  poétique,  soit  en  une  prose 
tout  unie,  qui  présentera  d'une  autre  façon  les 
idées  du  poète. 


L'USAGE   DU    DICTIONNAIRE  99 

Quant  à  Yètymologie,  elle  n'a  pas  sa  place  à 
'école  primaire.  On  ne  saurait  expliquer  à  l'élève 
ce  qu'il  ne  sait  guère  par  ce  qu'il  ne  sait  pas  du  tout. 

Pour  tous  ces  exercices,  il  est  très  recommandé 
ie  pourvoir  les  élèves  d'un  dictionnaire.  C'est  incon- 
establement  un  des  livres  les  plus  précieux  qu'on 
)uisse  mettre  entre  leurs  mains;  s'ils  apprennent 
eunes  à  s'en  servir,  ils  conserveront  pour  la  vie 
îette  excellente  habitude;  ce  sera  une  clef  avec 
aquelle  ils  s'accoutumeront  à  ouvrir  bien  des 
)©rtes. 

L'enseignement  du  vocabulaire  a  donc  bien  ses 
néthodes  propres,  qu'il  faut  perfectionner  encore; 
l  n'est  toutefois  qu'un  enseignement  donné  en  vue 
'un  but  plus  important.  Nous  aurons  à  examiner 
)ar  la  suite  comment  il  peut  être  rattaché  aux 
tutres  leçons  de  français,  si  on  veut  lui  faire  pro- 
iuire  tous  ses  fruits. 


CHAPITRE   IX 

L'enseignement  de  la  grammaire. 
La  matière.  De  la   grammaire   vraie. 

J'ai  dit  plus  haut  les  dangers  que  présenterait, 
suivant  moi,  la  suppression  d'un  enseignement 
grammatical  distinct  et  suivi.  Mais  je  crois  qu'on 
pourrait,  sans  inconvénients  sérieux,  réduire  beau- 
coup le  programme  de  cet  enseignement.  Il  dépasse 
considérablement  ce  qu'il  est  nécessaire  à  un 
homme  du  peuple  de  savoir  pour  s'exprimer  et  pour 
comprendre  le  mécanisme  de  la  langue.  C'est  la 
tradition,  et,  surtout,  la  tradition  des  examens,  qui 
force  à  enseigner  bien  des  choses  dont  l'utilité  est 
plus  que  problématique.  Toutefois,  quoi  qu'on 
fasse,  il  restera  un  minimum  de  grammaire  tout  à 
fait  indispensable. 

Ainsi,  au  premier  abord,  quand  on  constate  les 
ressemblances  de  fonctions  qui  existent  entre  l'ad- 
jectif et  l'adverbe,  on  serait  tenté,  dans  un  ensei- 
gnement élémentaire,  de  les  étudier  à  la  fois.  Mal 
la  variabilité  de  l'adjectif,  d'une  part,  l'invariabilité 


L'ENSEIGNEMENT    DE    LA    GRAMMAIRE.    LA    MATIÈRE       101 

de  l'adverbe,  de  l'autre,  font  une  obligation  absolue 
de  les  séparer,  et  même  d'enseigner  aies  distinguer. 
Sinon,  comment  expliquer  à  l'enfant  qu'on  écrit  : 
Ces  étoffes  sont  chères,  et  :  ces  étoffes  sont  ven- 
dues cher?  ou  bien  :  la  baie  semble  haute,  et  :  la 
baie  monte  haut? 

Même  bien  informé  sur  l'adjectif  et  sur  l'adverbe, 
l'enfant  a  une  peine  énorme  à  appliquer,  tant  bien 
que  mal,  la  règle  de  tout.  S'il  ne  possède  pas  ces 
notions,  il  n'y  a  aucun  espoir  de  lui  faire  saisir 
même  le  principe  de  la  règle. 

Je  suis  de  ceux  qui  envisagent  sans  effroi  un 
avenir  où  on  écrirait  :  une  rue  toute  entière, 
comme  :  une  rue  toute  pavée.  Seule,  l'ignorance 
des  grammairiens  du  xvuc  siècle  les  a  empêchés  de 
voir  que  cette  orthographe  traditionnelle  était  la 
bonne.  Mais  ce  serait  un  fâcheux  retour  en  arrière 
que  de  ne  plus  pouvoir  distinguer  : 

«  Ils  sont  rentrés  tout  mouillés  et  crottés  » 
et  :  «  Ils  sont  rentrés  tous  mouillés  et  crottés  ». 
Or,  la  notion  de  l'adverbe  est  ici  nécessaire. 

II  y  a  des  connaissances  plus  nécessaires  encore. 
La  confusion  de  j'eus  et  de  /eusse  dans  :  sitôt  que 
'eus  fini,  et  :  avant  que  /eusse  fini,  est  un  gros- 
sier solécisme.  La  prononciation  de  certaines  pro- 
vinces le  rend  si  fréquent  que  je  l'ai  trouvé  dans 
l  copies  de  baccalauréat  sur  25.  Il  n'y  a  point  à  cela 


102    L  ENSEIGNEMENT  DE  LA  LANGUI;  FRANÇAISE 

d'autres  remèdes  que  de  faire  étudier  les  formes 
verbales  et  leur  sens. 

A  quoi  bon  multiplier  les  faits,  quand  l'expérience 
fournit  aux  maîtres  des  preuves  à  foison?  Mieux 
vaut  chercher  les  caractères  que  doit  présenter  cet 
enseignement  grammatical,  dont  la  nécessité  ne  fait 
pour  moi  point  de  doute. 

En  premier  lieu,  il  faut  enseigner  des  choses  vraies. 

Le  conseil  peut  paraître  banal,  il  ne  l'est  point. 
Il  suffit,  en  effet,  d'ouvrir  à  peu  près  n'importe 
quel  livre  de  grammaire  pour  y  trouver  de  graves 
et  nombreuses  erreurs. 

Voici  un  manuel,  dont  je  ne  citerai  pas  l'auteur 
—  je  fais  la  critique  d'un  système  et  non  d'une 
œuvre  — . 

Dès  les  notions  préliminaires,  confusion  com- 
plète, commune  du  reste,  des  sons  et  des  lettres  qui 
représentent  ces  sons.  Pour  l'auteur,  une  voyelle 
est  une  lettre,  une  consonne  est  une  lettre.  On  ne 
saurait  mesurer  les  conséquences  d'une  méprise  fon 
damentale  comme  celle-ci.  Elle  embrouille  l'enfant 
pour  toujours,  qu'il  étudie  l'orthographe  ou  les 
formes  grammaticales.  Avant  d'apprendre  par  les 
yeux,  il  a  appris  la  langue  par  l'oreille,  il  cherche 
d'instinct  dans  le  mot  qu'il  prononce  l'élément  dont 
vous  lui  parlez,  et  ne  le  trouve  pas. 

En  effet,  si  nous  considérons  les  lettres  seules, 


LES  CONCLUSIONS  ACTUELLES.  LA  LETTRE  ET  LE  SON   103 

il  est  évident  que  le  radical  est  le  même  dans  :  je 
romps,  et  dans  :  nous  romp-ons;  —  mais  écoutons 
les  sons  de  la  langue  parlée  :  le  radical  de  rompons 
renferme  une  consonne,  qu'on  n'entend  pas  dans 
romps. 

Enseigner  à  l'enfant  que  ce  radical  est  invariable, 
c'est  lui  enseigner  le  contraire  de  ce  qu'il  constate, 
de  ce  qu'il  entend;  donc  c'est  lui  enseigner  une 
chose,  qu'il  pourra  répéter,  mais  sans  la  croire  ni 
la  comprendre. 

Et,  d'un  bout  à  l'autre,  le  résultat  sera  le  même. 
Exposer  que  un  diffère  de  une,  en  ce  qu'il  n'a 
pas  Ye,  c'est  expliquer  récriture;  mais  l'enfant 
écoute  ces  mots  dont  vous  lui  parlez,  et  son  oreille 
lui  dit  votre  erreur,  puisqu'il  entend  dans  un  sim- 
plement un  eu  nasal,  et  dans  une  un  u  suivi  de  la 
consonne  n.  Voilà,  entre  mille,  un  exemple  du 
résultat  où  conduit  la  confusion  du  son  et  de  la 
lettre. 

Le  livre  explique  ensuite  qu'il  y  a  cinq  voyelles  : 
a,  e,  i,  o,  u,  nouvelle  erreur! 

S'agit-il,  en  effet,  de  lettres,  pourquoi  ne  met- 
on  pas  y  dans  la  liste?  Est-il  question,  par  hasard, 
de  sons,  pourquoi  n'y  trouve-t-on  pas  le  son  ou,  le 
son  eu,  sans  parler  des  sons  nasaux  :  an,  in,  on, 
un,  qui  sont  aussi  des  voyelles? 

Sitôt  qu'on  aborde  l'étude  particulière  de  ces  sons 


104    L  ENSEIGNEMENT  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

ou  de  leurs  représentations  graphiques,  le  désordre 
augmente  encore.  Ainsi,  c'est  un  dogme  qu'il  y  a 
trois  e  :  è  ouvert,  é  fermé,  e  muet  ou  sourd.  Mais  on 
ne  s'aperçoit  pas  que  e  muet  ou  sourd  n'a  rien, 
absolument  rien  à  voir  avec  e  prononcé  é  ou  è.  Il 
est  écrit  par  le  même  caractère,  soit;  mais  tantôt 
ce  n'est  rien,  comme  dans  file  ou  pilote;  tantôt 
c'est  un  eu  affaibli,  comme  dans  appartement  ou 
revoir  :  tantôt  c'est  la  voyelle  ordinaire  eu,  comme 
dans  :  voyez-le. 

Là  où  l'on  veut  bien  s'occuper  des  sons  nasaux 
français,  on  les  présente  tout  au  rebours  de  la 
vérité.  In  est  considéré  comme  un  i  nasal;  un, 
comme  u  nasal,  toujours  en  raison  de  l'écriture, 
alors  que  in  est  un  e  nasal  (vin  sonne  comme 
chien),  et  un  un  eu  nasal  (un  sonne  comme  jeun). 
Toutes  les  notions  préliminaires  sont  ainsi  faussées, 
comme  si  ceux  qui  ont  rédigé  les  manuels  les  plus 
récents  avaient  ignoré  les  premiers  éléments  de  la 
phonétique. 

Sans  doute,  il  ne  s'agit  pas  d'introduire  cette 
science  à  l'école  primaire;  mais  il  est  indispensable 
qu'on  s'en  inspire  pour  enseigner  exactement  les 
formes  grammaticales,  et  même,  —  je  le  montre- 
rais ici,  si  c'était  le  lieu  —  la  lecture  aux  débu- 
tants. 

Il    paraîtra    peut-être    hardi    d'affirmer  que   la 


FAUSSE   RÈGLE   DE   FORMATION    DU   FÉMININ  10S 

règle  traditionnelle,  relative  à  la  formation  du 
féminin  dans  les  adjectifs  qualificatifs ,  pèche 
gravement  contre  la  vérité,  et  cela  est  exact 
pourtant. 

On  enseigne  uniformément  que  le  féminin  se 
farine  par  V addition  d'un  e  muet.  Lorsque  l'enfant 
applique  cette  règle  à  des  adjectifs  tels  que  mûr, 
égal  :  un  fruit  mûr,  une  pomme  nuire,  etc.,  comme 
les  deux  formes  de  l'adjectif  se  prononcent  de 
môme,  l'enfant  comprend  à  peu  près.  On  a  ajouté 
un  e  muet,  c'est-à-dire  rien,  et  il  entend,  en  effet, 
un  féminin  mûre  semblable  au  masculin  mûr. 
Jusque-là,  tout  va  bien. 

Mais  dès  qu'il  écoute  petit  et  petite,  gros  et  grosse, 
grand  et  grande,  etc.,  il  entend  au  féminin  des 
consonnes  qui  ne  se  prononçaient  pas  au  masculin, 
et  il  se  trouve  en  présence  de  ce  mystère  :  En 
ajoutant  un  e  muet,  qui  n'est  rien,  qui  serait  tout 
au  plus  une  voyelle,  on  entend  toutes  les  con- 
sonnes de  l'alphabet! 

La  vérité  est  qu'ici  encore  le  livre  ne  songe  qu'à 
l'écriture.  Quant  au  changement  réel,  sensible  à 
l'oreille,  que  l'élève  peut  avoir  remarqué,  qu'il  réa- 
lise lui-même  dans  les  adjectifs  qu'il  emploie,  le 
livre  l'ignore.  Puisqu'il  n'apporte  rien  dans  l'écri- 
ture, ce  changement  ne  compte  pas.  C'est  toujours 
le  même  principe  :  enseigner  l'orthographe,  et  rien 


106         L'ENSEIGNEMENT    DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

que   cela!   Et   Ton  s'étonne  que    l'enfant    Anonne 
pendant  des  mois  sans  comprendre1! 

Pour  faire  voir  les  différences  réelles  entre  le 
féminin  et  le  masculin,  il  faut  mettre  à  part  les 
adjectifs  de  types  différents  : 

A.  —  1°  Ceux  qui  ne  changent  aucunement  au 
féminin  :  masculin  :  sage  —  féminin  :  sage. 

2°  Ceux  qui  ne  changent  pas  de  prononciation  au 
féminin.  En  écrivant,  on  ajoute  un  e  muet  qui  ne 
se  prononce  pas  :  noir,  noire,  —  moral,  morale. 

B.  —  4°  Ceux  qui  sont  terminés  par  une  consonne 
écrite,  mais  muette,  au  masculin  :  dernier,  dernièrel 

2°  Ceux  qui  sont  terminés  par  une  consonne  qui 
se  prononce  au  masculin,  mais  dont  la  prononcia- 
tion change  au  féminin  :  vif,  vive,  etc. 

En  général,  pour  ces  deux  derniers  cas,  l'addi- 
tion d'un  e  muet  au  féminin  fait  entendre  la  même 
consonne  qu'on  trouve  dans  les  dérivés  : 

Grand,  grande,  comme  dans  grandeur. 

Dernier,  dernière  [dernièrement). 

Paysan,  paysanne  (paysannerie). 

Sec,  sèche  (sécheresse)  ; 

Vif,  vive  (vivace). 

Donnons  un  second  exemple  d'une  règle  ancienne 
et  fausse  :  je  prendrai  celle  qu'on  enseigne  pour  la 

1.  Voir  pour  les  détails  de  cette  théorie  du  féminin  la  Méthode 
de  Langue  française  Brunot-Bony(Cours  élémentaire  et  Cours  moyen). 


FAUSSE   RÈGLE   DE   FORMATION    DU   FUTUR  107 

formation  du  futur.  Elle  est  très  simple,  sans  doute  : 
«  A  r infinitif  on  ajoute  ai,  as,  a,  etc.  » 

Mais  aimer  (prononcez  aimé)  -f-  ai  (prononcez  é) 
=  aimée.  Si  l'on  avertit  l'enfant  de  tenir  compte 
de  IV,  aimé  -\-r-\-ai  donnera  aiméré,  mais  non 
aimerai  {a'nnrai). 

L'erreur  apparaît  plus  éclatante  encore  pour  les 
futurs  jouerai  (jou'rai),  jetterai  (jett'rai),  sèmerai 
(sèm'rai),  etc. 

La  vérité  est  que,  depuis  longtemps,  le  futur  des 
verbes  en  e  (infinitif  er),  c'est-à-dire  de  l'immense 
majorité  des  verbes,  se  forme  de  la  1™  personne  du 
singulier  du  présent  de  Vindicatif,  suivie  de  IV  de 
l'infinitif,  et  des  terminaisons  ai,  as,  a,  etc. 

j'aime  -f-  r  -j-  ai. 

Non  seulement  la  théorie  est  juste,  mais  en 
outre  toutes  les  prétendues  exceptions  disparaissent. 

«  j'appellerai  »  vient  bien  de  j'appelle, 

«  je  mènerai  »         —  de  je  mène, 

«  je  jouerai  »  —         je  joue, 

comme  j'aimerai  de  j'aime  \ 

J'ai  fait  allusion  plus  haut  à  la  bizarre  classifica- 
tion, fondée  sur  les  infinitifs,  qui  fait  ranger  courir 


1.  11  en  est  de  même  de  je  cueillerai.  Dans  certains  verbes  en  s, 
la  môme  influence  se  fait  aussi  sentir:  à  cause  de  :  je  viens,  on  a 
dit  :  je  viendrai  au  lieu  de  l'ancien  français  :  je  vendrai. 


108       l'enseignement  de  la  langue  FRANÇAISE 

parmi  les  verbes  en  ir.  En  réalité,  certains  verbes 
avaient  deux  infinitifs  :  plaire  et  plaisir,  courre  et 
courir.  Un  pur  accident  historique  a  fait  prévaloir 
l'un  de  ces  infinitifs,  et  voilà  plaire  dans  la  4e  con- 
jugaison, pendant  que  courir  est  renvoyé  à  la  2% 
dont  jamais,  du  reste,  il  ne  prend  la  syllabe  carac- 
téristique iss;  car  ce  sont  les  clowns  qui  disent  à 
leur  cheval  :  courissez! 

Je  ne  parlerai  pas  de  cette  classification  même 
en  quatre  conjugaisons  —  complication  si  inutile! 
—  puisqu'elle  va  disparaître,  et  que  la  Commission 
des  nomenclalures,  sur  ma  proposition,  ne  reconnaît 
plus  que  deux  conjugaisons  :  celle  des  verbes  qui 
ont  l'indicatif  présent  en  e  (j'aime),  et  celle  des 
verbes  qui  l'ont  en  s  (>e  finis,  je  reçois,  je  rends)  li 

En  général,  les  règles  de  syntaxe  renferment 
moins  d'erreurs  positives  et  matérielles.  Le  défaut 
ici  a  été  d'inventer  des  règles  arbitraires,  si  étroites 
qu'elles  sont  à  chaque  instant  violées  par  l'usage. 

Un  chapitre  du  «  nombre  dans  le  nom  »  ne 
manque  point  de  donner  une  liste  des  mots  qui  ne 
s'emploient  pas  au  pluriel.  Ce  sont  d'abord  les  noms 
propres  de  personnes,  «  qui  ne  sortent  pas  du  sin- 
gulier »,  sauf  quelques-uns.   Or,  il  suffit  que  l'en- 

1.  Cette  classification  est  celle  de  la  Méthode  Brunot-Bony, 
livre  III  (Cours  moyen  et  supérieur).  Nous  n'avions  pas  osé,  pour 
ne  pas  dérouter  les  maîtres,  l'introduire  dans  les  premiers  livres. 


FAUSSE   RÈGLF   AU   SUJET    DES    PLURIELS  109 

faut  entende  parler  d'une  famille  quelconque  du 
village,  des  Cuny,  des  Dupont,  des  Démange,  pour 
qu'il  ne  comprenne  plus.  Puisqu'on  dit  «  les  Cuny  » 
et  que  les  Cuny  sont  cinq,  comment  ne  serait-ce 
pas  le  pluriel?  Qu'on  mette  une  s  ou  non,  cela  ne 
fait  rien  à  l'affaire.  On  confond  ici  le  pluriel  et  la 
marque  du  pluriel. 

D'après  les  manuels,  les  noms  de  matières  n'ont 
pas,  non  plus,  de  pluriel;  et  le  Journal  officiel, 
qui  est  affiché  à  la  porte  de  l'école,  donne  toutes 
les  semaines  le  cours  des  blés,  des  avoines,  des 
aciers,  des  fontes. 

Pour  les  noms  abstraits,  auteurs  classiques, 
romantiques,  impressionnistes,  en  mettant  ces 
noms  au  pluriel,  ont  démenti  à  qui  mieux  mieux 
des  théories  que  rien  n'a  jamais  justifiées,  et  qui 
sont  contraires  à  l'usage  depuis  le  moyen  âge. 

L'exposé  de  l'emploi  des  formes  du  verbe  n'est 
pas  plus  exact  :  les  théories  sur  la  signification  et 
l'usage  des  temps  retardent.  Quelquefois  on  ne  dit 
pas  un  mot  de  formes  tout  à  fait  usuelles,  telles 
que  :  sitôt  que  fai  eu  compris,  et  on  s'attarde  à  : 
feus  compris,  que  personne  n'emploie  en  parlant.  Il 
vient  d'arriver,  ou  il  va  arriver,  n'ont  point  l'hon- 
neur de  compter  parmi  les  formes  temporelles.  La 
forme  arriverait  :  dans  :  «  je  savais  qu'il  arriverait 
à  dix  heures  »,  est  considérée  toujours  comme  un 


110         L'ENSEIGNEMENT    DE    LA    LANGUE    FRANÇAISE 

conditionnel,  jamais  avec  sa  valeur  de  futur  dans 
le  passé,  de  sorte  que,  dans  l'analyse,  on  fait 
sous-entendre  aux  enfants  un  si  avec  une  condi- 
tion, ce  qui,  naturellement,  fait  un  gros  contre-sens. 

A  combien  de  difficultés  n'a  pas  donné  lieu  la 
fausse  doctrine  sur  l'emploi  des  auxiliaires  avoir  et 
être!  A  la  prendre  à  la  lettre,  un  verbe  avec  être 
marquerait  nécessairement  ïétat.  Ainsi  :  Napoléon 
est  mort  à  Sainte-Hélène,  état!  V.  Hugo  est  né 
en  1802,  état! 

Plus  loin,  c'est  la  théorie  des  verbes  imperson- 
nels avec  leur  sujet  logique,  et  leur  sujet  gramma- 
tical. Or,  dans  une  phrase  comme  :  il  est  honteux  de 
mentir,  on  peut,  en  souvenir  du  passé,  reconnaître 
mentir  pour  un  vrai  sujet  du  verbe,  bien  que  ce 
verbe  soit  précédé  d'un  autre  mot  sujet  :  il.  Mais 
dans  :  «  il  faut  que  vous  me  préveniez  »,  où  le  mode 
du  verbe  (subjonctif)  préveniez  est  imposé  par  le 
verbe  principal  :  il  faut,  comment  accepter  que  le 
sujet  de  faut  soit  :  que  vous  nie  préveniez?  Tout 
montre  ici  que  ce  membre  de  phrase  est  construit, 
dans  l'esprit  de  celui  qui  parle,  comme  une  subor- 
donnée, comme  un  complément.  (Comparez  :  je 
veux  que  vous  me  préveniez).  L'évolution  est  ache- 
vée pour  cette  forme  :  faut  n'a  plus  d'autre  sujet 
que  il. 

Ces  remarques,  et  il  serait  facile  de  les  multi- 


QUELQUES  AUTRES  ERREURS  PARMI  BEAUCOUP   ili 

plier,  prouvent  surabondamment  que  la  matière 
grammaticale  doit  être  renouvelée  sur  bien  des 
points.  Pour  être  enseignée  avec  fruit,  il  faut 
qu'elle  se  débarrasse  de  vieilleries,  trop  longtemps 
conservées  dans  des  livres  qui  se  recopient  les  uns 
les  autres,  et  qu'elle  soit  mise  en  harmonie  avec  la 
réalité  présente. 

Le  maître,  en  se  plaçant  résolument  en  présence 
de  la  langue  parlée,  devra  se  demander  à  chaque 
affirmation  :  «  Ce  que  j'enseigne,  ce  que  mon  livre 
enseigne,  est-il  réel?  Est-ce  ainsi  que  je  fais  en 
parlant?  Ma  règle  est-elle  juste,  ou  n'est-ce  qu'une 
vaine  formule?  » 

Tant  que  cet  esprit  nouveau  n'aura  pas  pénétré, 

tant  qu'on  fera  apprendre  mécaniquement  des  règles 

artificielles,    contredites    par    l'usag-e,    ces    règles 

;  n'auront  aucune  prise  sur  l'enfant,  aucune  influence 

sur  l'emploi  qu'il  fera  de  la  langue. 

Aujourd'hui,  s'il  est  doué  de  quelque  esprit  d'ob- 
servation, après  avoir  constaté  que  l'usage  contredit 
à  chaque  instant  ce  qu'on  lui  apprend,  il  perd  la 
1  foi  dans  l'enseignement  qu'on  lui  donne,  et,  quel- 
quefois dans  le  maître  qui  le  lui  donne. 


CHAPITRE   X 

De  la  grammaire  choisie. 

La  langue  française,  comme  toute  autre,  offre  une 
telle  quantité  de  faits  que  force  est  bien  à  l'école 
primaire  de  faire  un  choix,  et  de  n'enseigner  que 
les  notions  les  plus  importantes.  Tant  que  la  gram- 
maire a  eu  pour  objet,  à  peu  près  exclusif,  l'ortho- 
graphe, il  semblait  qu'il  fallût  tout  savoir  pour 
arriver  à  ce  résultat  suprême  :  une  dictée  impec- 
cable! Dès  lors,  les  règles,  les  exceptions,  les  sous- 
exceptions,  tout  était  d'égale  valeur;  on  n'était 
jamais  sur  d'en  avoir  assez  mis.  Peu  à  peu,  malgré 
tout,  les  plus  fanatiques  reviennent  de  cette  supers- 
tition de  l'orthographe.  On  n'est  plus  déshonoré 
parce  qu'on  écrit  charette  avec  une  seule  r,  comme 
chariot,  innommé  avec  deux  m  comme  nommé,  ou 
qu'on  oublie  une  s  à  un  participe  passé. 

Déjà  l'arrêté  du  26  février  1904,  sur  les  simpli- 
fications de  la  syntaxe  française,  a  énuméré  les 
choses  peu  utiles  que  l'école  primaire  doit  laisser 
de   côté,   les    subtilités   qui   encombraient  l'esprit 


DIFFICULTÉS    SUPERFLUES  113 

sans  aucun  résultat  éducatif.  Les  prescriptions  de 
cet  arrêté,  il  est  vrai,  sont  souvent  méconnues 
dans  les  classes,  parfois  même  dans  les  examens, 
ce  qui  est  très  fâcheux.  Le  texte  de  la  liste  annexée 
devrait  être  affiché  dans  les  salles,  à  côté  de  la 
Déclaration  des  Droits;  car,  pour  modestes  que 
soient  les  réformes  dont  il  s'agit,  elles  sont  de 
nature  à  apporter  à  des  milliers  d'enfants  un  véri- 
table soulagement. 

Mais,  dans  ce  qu'on  laisse  debout,  il  est  possible 
de  retrancher  encore,  et  de  consacrer  le  temps  ainsi 
gagné  à  des  questions  nécessaires  à  traiter,  si  l'on 
\eut  résolument  enseigner  la  langue  et  non  l'ortho- 
graphe. 

On  va  cesser  de  subtiliser  sur  le  genre  de  orge, 
et  l'arrêté  permet  d'écrire  «  de  T orge  perlée  »,  ou  «  de 
l'orge  perlé  ».  Pourquoi  ne  pas  étendre  à  d'autres 
mots  cette  tolérance?  C'est  d'hier  qu' énigme,  épi- 
gramme,  épithète,  sont  féminins,  tandis  que  effluve 
est  resté  masculin.  Faut-il  gaspiller  son  temps  à 
enseigner  dogmatiquement  le  genre  de  ces  mots,  si 
peu  employés,  ou  attendre  qu'il  se  présentent  dans 
des  lectures? Ne  peut-on  pas  couper  utilement  dans 
les  listes  des  grammaires? 

Le  nom  ail  a  deux  pluriels,  dit-on  :  l'un  usuel, 
des  aulx,  où  il  ne  faut  pas  manquer  d'écrire  une  / 
comme  au  xvic  siècle,  sans  quoi  on  le  confondrait 

l'bnseign.    DK  la   LANGUE   franc.  o 


114      l'enseignement  de  la  langue  française 

avec  l'article  aux,  l'autre  réservé  à  la  botanique  : 
des  ails.  Ces  distinctions  valent- elles  la  peine  d'être 
apprises,  pour  n'être  point  sues,  du  reste1? 

Quelle  perte  serait-ce  si  on  rayait  de  la  liste  des 
conjugaisons  férir,  gésir,  ouïr,  [rire,  confire,  et  dix 
autres  verbes  qui  ne  se  conjuguent  plus  en  réalité? 
A  l'occasion,  ci-glt,  gisait,  sans  coup  férir,  ou  des 
ouï-dire,  seraient  expliqués,  comme  le  sont  des 
mots  quelconques  du  vocabulaire.  On  peut  donc, 
et  on  doit,  faire  des  sacrifices  —  ils  ne  seront  sou- 
vent guère  pénibles  —  pour  alléger  le  fardeau 
grammatical. 

Seulement,  quel  critère  adopter  pour  distinguer 
ce  qui  mérite  d'être  conservé?  Jusqu'ici  on  n'eût 
guère  hésité.  Ce  à  quoi  on  devait  s'attacher  par 
ordre,  sous  peine  d'échec,  c'élaient  les  règles  dej 
forme.  Je  suis  d'avis  tout  contraire  :  ce  à  quoi  il] 
faut  s'attacher,  c'est  à  ce  qui  intéresse  le  sens  et  la 
pensée. 

S'agit-il  du  pluriel  dans  les  noms  propres,  dont 
j'ai  déjà  parlé?  Au  lieu  de  montrer  dans  quels  cas] 
ils  prennent  une  s,  que  le  maître,  puisque  l'arrêté 
de  1901  l'y  autorise,  laisse  mettre  cette  s  partout, 
et  écrire  les  Cungs  aussi  bien  que  les  Bourbons. 

Mais  qu'il  tâche  de  faire  comprendre  comment  le 

1 .  Cf.  aïeuls  et  aïeux,  travails  et  travaux,  etc. 


S'ATTACHER    AUX    REALITES  115 

nom  propre  de  Cuny  appartient,  en  fait,  à  plusieurs 
individus  de  la  même  famille,  et  aussi  à  plusieurs 
familles;  comment,  d'autre  part,  un  nom  propre 
peut  être  étendu  à  des  personnes  auxquelles  il 
n'appartient  que  par  comparaison  :  des  Bazaines; 
comment,  enfin,  par  un  phénomène  très  commun, 
le  nom  de  l'homme  passe  à  ses  œuvres,  à  ses  créa- 
tions de  toutes  sortes  :  des  Corots,  des  lebels,  des 
godillots. 

Tout  cela,  c'est  l'explication  et  le  commentaire  du 
erme  nom  propre,  c'est  la  correction  nécessaire 
l'idée  qu'il  implique;  c'est,  en  même  temps, 
image  de  la  vie,  où  un  individu  fonde  une  famille 
t  lui  donne  son  nom,  devient  parfois  un  type 
lont  le  nom  sert  de  caractéristique,  laisse  enfin, 
'il  en  est  capable,  ce  nom  à  un  objet,  ou  à  une  idée, 
ui  en  perpétue  le  souvenir. 

La  leçon  inverse  doit  suivre,  et  faire  comprendre 
omment  le  nom  dit  commun  devient  nom  propre, 
>ourquoi  tant  de  gens  s'appellent  Dupont,  ou 
"ailleur,  ou  Tisserand;  comment  les  noms  de 
eux  sont  souvent  aussi  des  noms  anciens  ou  mo- 
ernes  de  choses  :  La  Roche,  Belmont,  Claire- 
onlaine,  La  Coudraye,  etc.  De  la  sorte,  on  n'arrête 
as  l'attention  de  l'élève  sur  le  vêtement  extérieur 
e  l'idée,  on  pénètre  jusqu'à  l'idée  elle-même,  qu'on 
l'occasion  de  suivre  dans  son  développement. 


116      l'enseignement  de  la  langue  française 

Vue  de  haut,  qu'est-ce  que  la  grammaire,  en 
somme?  C'est  l'explication  des  rapports  par  lesquels 
les  mots  s'unissent  entre  eux.  Ces  rapports  sont 
marqués  : 

1°  Par  (a  place  respective  des  mots  :  «  le  rat  de  la 
fable  délivra  le  lion,  ensuite  le  lion  délivra  le  rat  ». 
Déplacez  le  mot  rat,  de  sujet  il  devient  complément 
ou  inversement. 

2°  Par  la  forme  que  prennent  les  mots  variables. 
Délivra  est  à  la  3e  personne  du  singulier  du  passé 
pour  marquer  le  rapport  entre  un  sujet  rat  et 
une  action  dont  il  a  été  l'auteur  dans  un  temps 
passé. 

3°  Par  des  mots  exprès  :  de  marque  que  le  rat  en 
question  est  celui  dont  il  est  parlé  dans  la  fable. 

L'enfant  n'ignore  aucune  de  ces  façons  d'expri- 
mer les  rapports,  il  pratique  même  couramment  ces 
procédés,  il  en  a  le  sens.  Il  s'agit,  d'abord,  de  déve- 
lopper ce  sens,  de  le  rendre  conscient,  ensuite  de 
familiariser  l'élève  avec  toutes  les  constructions, 
les  variations  de  mots,  les  agencements  de  phrases 
qu'il  peut  ignorer,  si  compliqués  qu'ils  soient  ;  en 
même  temps  de  l'exercer  à  s'en  servir  avec  une 
entière  justesse. 

1°  L'enfant  doit  pouvoir  non  pas  raisonner  sur  la 
place  des  divers  termes,  par  exemple,  sur  la  place 
du  sujet;  mais  reconnaître  ce  sujet  partout  où  il  se 


qu'est-ce  que  la  grammaire  vue  d'un  peu  haut?  117 

trouve,  même  dans  :  Tel  fut  son  destin,  ou  bien  : 
Ainsi  finit  cette  entreprise. 

2"  Il  doit  posséder  ses  formes,  c'est-à-dire,  par 
exemple,  ses  temps  et  ses  modes,  de  façon  à  ne  pas 
prendre  ^aimerai  pour  ^aimerais,  à  comprendre 
à  l'occasion  un  imparfait  du  subjonctif,  à  mettre 
le  mode  qui  convient,  soit  dans  :  je  parle  du  métier 
qui  me  fait  vivre,  soit  dans  :  fai  bien  un  métier, 
mais  je  rêve  d'un  métier  qui  me  fasse  vivre,  ou  je 
cherche  un  métier  qui  me  ferait  vivre. 

3°  Il  doit  enfin  user  des  «  mots-outils  »,  comme  on 
les  a  appelés,  de  façon  sûre,  construire  avec  eux 
et  sans  eux  des  compléments  de  tous  ordres,  des 
propositions  aussi,  sans  se  perdre  dans  les  qui,  les 
dont,  ou  les  que;  être,  en  un  mot,  maître  de  la 
structure  de  sa  phrase. 

Tout  enseignement  qui  ne  va  pas  dans  ces  direc- 
tions s'égare  hors  de  la  voie  principale.  Sans  doute, 
il  y  a  dans  le  langage  bien  des  sentiers  à  parcourir 
et  des  buissons  à  battre,  mais  l'école  primaire  n'est 
pas  l'école  buissonnière.  Elle  ne  doit  jamais  perdre 
de  vue  le  but. 


CHAPITRE   XI 

De  la  grammaire  souple.  Le  sens  de  la  vie. 

Ce  n'est  pas  tout.  Il  faut  désankyloser  la  gram- 
maire; il  faut  introduire  dans  l'enseignement  gram- 
matical une  souplesse  de  doctrines  qui  n'y  existe 
pas,  et  qu'exigent  cependant  la  diversité  extrême 
et  la  mobilité  incessante  du  langage.  Trop  souvent 
on  prétend  faire  entrer  de  force  les  faits  dans  des 
cadres  rigides,  en  nombre  limité,  et  les  y  enfermer. 
Pour  un  peu,  quand  l'usage  s'en  échappe,  on  pré- 
tendrait que  c'est  lui  qui  a  tort,  qui  se  trompe.  On 
s'en  prend  à  la  vie,  qui  ne  tient  pas  dans  les  for- 
mules. 

La  proposition  est  un  de  ces  cadres.  Pour  la 
grammaire  usuelle,  tout  ce  qui  n'est  pas  proposition 
est  quelque  chose  d'anormal  ou  d'inférieur,  sou- 
vent de  négligeable,  alors  qu'en  vérité  presque 
toute  proposition  secondaire  peut  être  remplacée 
par  un  groupe  de  mots,  simple  complément,  qu'on 
ne  se  donne  point  la  peine  de  classer.  Considérons 


LA   SUPERSTITION    DE  LA   PROPOSITION  119 

un  fait  quelconque.  Dans  «  fai  vu  quil  arrivait  » 
le  complément  d'objet  du  verbe  fai  vu  est  une  pro- 
position :  quil  arrivait,  mais  n'a-t-on  pas  un  sens 
analogue  dans  :  j'ai  vu  son  arrivée,  dans  :  je  l'ai  vu 
arriver,  ou  même  dans  :  je  l'ai  vu  qui  arrivait?  N'y 
a-t-il  pas  dès  lors  autant  d'intérêt  à  étudier  l'un  de 
ces  tours  que  l'autre,  et  n'est-il  pas  indispensable 
de  les  rapprocher  pour  les  comparer,  et  montrer 
les  nuances  marquées  par  ces  formes  syntaxiques 
diverses?  L'une  n'est  pas  plus  que  l'autre,  elle  ne 
vaut  ni  plus  ni  moins  :  c'est  autre  chose. 

On  s'en  apercevra  quand  on  se  sera  émancipé, 
d'une  part  de  la  grammaire  logique,  et,  d'autre 
part,  de  l'habitude  —  héritée  de  la  grammaire  latine 
—  de  donner  la  prééminence  au  chapitre  syn- 
taxique où  il  est  question  des  temps  et  des 
modes. 

En  étudiant  le  vocabulaire,  on  rapproche  les 
mots  qui  ont  des  significations  analogues,  sans 
s'inquiéter  s'ils  commencent  par  des  lettres  diverses 
ou  s'ils  ont  des  radicaux  différents.  Pourquoi  ne 
pas  rechercher  et  comparer  les  synonymes  syntaxi- 
ques? Je  veux  bien  qu'on  considère  les  propositions 
snpj)ositives,  puisqu'elles  comportent  des  difficultés 
spéciales,  mais  à  la  condition  qu'on  n'ait  pas  l'idée 
de  limiter  à  ces  propositions  l'expression  des  suppo- 
sitions, et  que  toutes  les  formes  équivalentes  soient 


120        L'ENSEIGNEMENT   DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

examinées  en  même  temps.  Or,  on  sait  s'il  y  en  a, 
et  de  toutes  sortes1. 

Evidemment  cette  méthode  va  déranger  d'an- 
ciennes classifications.  Il  était  tellement  plus 
commode  de  traiter  de  propositions  indépendantes 
les  deux  propositions  des  phrases  suivantes  : 

«  Dites-lui  une  chose  aimable,  il  vous  répond 
par  une  boutade.  » 

«  S'agit-il  d'acheter  une  terre,  le  paysan  s'em- 
presse. » 

Seulement,  ce  système  si  commode  dans  sa  sim- 
plicité mécanique  était  tout  à  fait  faux. 

De  même,  il  n'est  pas  blâmable  de  faire  deux 
classes  des  subordonnées  et  des  coordonnées,  et 
cette  division  peut  être  utile  en  maintes  circons- 
tances. Mais  c'est  à  la  condition  qu'un  système  de 
coordination  n'apparaisse  pas  comme  une  construc- 
tion essentiellement  différente  de  l'autre,  qu'on  ne 
se  figure  pas,  d'une  part,  des  égaux  qui  sont  sur  le 
même  rang,  et,  de  l'autre,  un  maître  qui  commande 
à  des  inférieurs.  Sans  doute,  cela  est  vrai  quelque- 
fois, mais  non  toujours,  et  la  réalité  a  vite  fait  de 
renverser  les  barrières  arbitraires. 

Si  le  maître  dit  à  un  élève  :  «  Ton  devoir  d'aujourA 
d'huiest  manqué,  mais  ila  été  travaillé,  je  lui  donne 

I.  Voir  la  Méthode  Brunot-Bonv  (Cours  moyen  et  supérieur), 
p.  340. 


DONNER  LE  SENS  DE  LA  VIE  121 

la  note  6  » ,  il  fait  un  raisonnement  au  moyen  de  trois 
propositions  coordonnées.  Il  ferait  exactement  le 
même  s'il  disait  :  «  Quoique  ton  devoir  d'aujourd'hui 
ait  été  manqué,  comme  il  a  été  travaillé,  je  lui 
donne  6  »,  en  rendant  subordonnées  deux  des  trois 
propositions.  Il  y  a,  entre  les  deux  façons  de 
s'exprimer,  une  différence  de  forme,  mais  non  une 
différence  de  rajrports. 

Je  ne  voudrais  point  alléguer  dans  cette  discus- 
sion les  arguments  tirés  de  l'histoire;  je  ne  puis 
cependant  passer  sous  silence  ce  fait,  que  la  règle 
qu'on  impose,  qu'on  présenterait  presque  comme 
nécessaire  au  nom  de  la  logique  ou  d'autre  chose, 
n'était  pas  la  règle  d'hier.  Il  semble,  à  voir  les 
théories  sur  les  verbes  appelés  ici  actifs  et  neutres, 
ailleurs  transitifs  et  intransitifs,  qu'un  fossé  infran- 
chissable les  sépare;  or,  en  fait,  il  n'y  a  presque 
aucun  intransitif  qui  n'ait,  à  un  moment  donné, 
pris  un  complément  direct  :  obéir,  contribuer,  et 
jusqu'à  mourir,  car  on  lit  dans  Roland  :  «  Mort 
mad  mes  homes,  ma  tere  degastee  (Il  m'a  tué 
mes  hommes,  il  m'a  dévasté  ma  terre)  ».  Et 
demain,  peut-être,  l'on  dira:  «  Je  Vai  dormie,  votre 
leçon  sur  les  intransitifs.  »  Et  cela  se  comprendra 
de  soi-même,  et  cela  dira  quelque  chose,  qui  n'est 
pas  exprimé  par  :  j'y  ai  dormi. 

Puisque    le   langage,  fonction   de  l'espèce,  est, 


122         L'ENSEIGNEMENT   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

comme  l'espèce  elle-même,  dans  un  éternel  devenir, 
ne  donnons  pas  à  des  choses  changeantes  et  mou- 
vantes l'apparence  de  choses  rigides  et  fixes.  Intro- 
duisons dans  la  grammaire  le  sens  de  la  vie. 

On  sent  bien  que  je  touche  ici  à  une  grosse 
question,  devant  laquelle  je  ne  veux  point  me 
dérober.  N'est-il  pas  nécessaire,  pour  arriver  à 
donner  une  image  exacte  de  la  langue,  d'introduire 
quelques  notions  d'histoire,  et  de  substituer  par 
endroits  à  l'explication  logique,  désormais  rejetée, 
l'explication  historique,  la  seule  vraie,  comme  il  a 
été  dit  plus  haut? 

Je  ne  suis  point  suspect  de  tiédeur  à  l'égard  de 
l'Histoire  de  la  Langue,  qui  a  occupé  toute  ma  vie; 
néanmoins  j'ai  acquis  depuis  longtemps  la  convic- 
tion qu'il  ne  faudrait  point  tomber  d'un  abus  dans 
un  autre.  Et  voici  ma  conclusion  :  Il  serait  très 
utile  à  l'instituteur  d'avoir  quelques  notions  de 
grammaire  historique  pour  lui.  Quant  à  l'usage, 
très  prudent,  qu'il  en  devrait  faire,  ce  serait,  sui- 
vant moi,  celui-ci  :  il  en  profiterait  pour  donner 
partout  à  ses  règles  un  caractère  moins  raide, 
moins  impératif,  et,  dans  quelques  occasions,  il 
utiliserait  directement  l'histoire  pour  éclaircir  et 
simplifier  sa  leçon. 

Commençons  par  le  second  point.  Pour  faire 
apprendre  les  féminins  belle,  nouvelle,  le  plus  simple 


LA    LANGUE    PRODUIT    DE   DIFFÉRENTS   ÂGES  123 

n'est-il  pas  de  rappeler  qu'ils  sont  formés  sur  un 
ancien  masculin  bel,  nouvel,  qu'on  retrouve  dans  : 
un  bel  oiseau,  un  nouvel  ami?  Et,  dans  la  formation 
si  compliquée  du  pluriel,  au  lieu  de  donner  une 
règle  générale,  à  la  suite  de  laquelle  on  énumôre 
des  exceptions  sans  fin  :  travaux,  canaux,  cieux,  etc., 
qui  paraissent  comme  autant  do  monstres  sans 
relation  avec  le  type  ordinaire,  n'y  a-t-il  pas  avan- 
tage à  conter  les  faits  tels  qu'ils  se  sont  passés? 
Autrefois  s  du  pluriel  se  prononçait  z  devant  une 
voyelle,  comme  aujourd'hui,  et  s,  chaque  fois  que 
la  voix  s'arrêtait.  Tous  offre  un  exemple  parfait  de 
cette  ancienne  prononciation  conservée  :  j'ai  lou(s) 
mes  amis  ici;  à  lou-z  égards;  je  les  vois  tou-s. 

Un  s  ainsi  articulé  influait  sur  les  consonnes  pré- 
cédentes, particulièrement  sur  /.  En  plein  moyen- 
àge,  ce  /  est  passé  au  son  de  u  (ou)  devants,  comme 
devant  toute  consonne  :  mais  est  devenu  mdus  (pro- 
noncez md-ous),  comme  mal-dire  est  devenu  mau- 
dire. Du  xiue  au  xvi°  siècle,  clou  a  passé  au  son 
simple  de  o  qu'il  a  aujourd'hui,  d'où  le  pluriel  maus, 
(prononcez  mos),  maux,  où  on  a  écrit  x  par  suite 
d'une  erreur,  en  prenant  pour  une  x  une  abréviation 
commune  dans  les  manuscrits,  et  qui  figurait  us. 

A  partir  duxvie  siècle,  s  final  cesse  de  se  pronon- 
cer, et,  naturellement,  ne  se  prononçant  plus,  n'agit 
plus,  ne  peut  plus  produire  l'effet  qu'il  produisait 


124         L'ENSEIGNEMENT    DE   LA    LANGUE   FRANÇAISE 

antérieurement.  L  n'est  plus  prononcé  en  mettant 
la  pointe  de  la  langue  vers  le  palais,  mais  vers  les 
dents,  et,  par  conséquent,  ne  peut  plus  [tasser  à 
ou.  Les  éléments  en  présence  sont  changés,  le 
résultat  diffère  totalement. 

À  côté  de  l'ancien  pluriel,  on  voit  dès  lors  s'en 
former  un  nouveau  où  une  s,  purement  orthogra- 
phique, ne  change  plus  la  consonne  antérieure  : 
bals,  chevreuils,  etc. 

Supposons  l'instituteur  instruit  de  ces  faits,  ce 
qui  en  va  pénétrer  dans  son  enseignement  sera  sin- 
gulièrement précieux.  Il  présentera  ces  pluriels 
différents  comme  des  produits  de  deux  âges  consé- 
cutifs. On  dit  : 


Avec  le  pluriel  ancien, 
le  ciel,  les  deux, 
un  œil,  des  yeux, 
un  journal,  des  journaux, 
un  travail,  des  travaux, 


Avec  le  pluriel  moderne, 
V hôtel,  les  hôtels, 
un  chevreuil,  des  chevreuils, 
un  bal,  des  bals, 
un  éventail,  des  éventails,  etc. 


Donnée  sous  cette  forme,  la  leçon  satisfait  l'es- 
prit1. 

Je  reconnais  qu'on  ne  pourra  pas  toujours  tout 


1.  Une  leçon  ainsi  faite  sera  utilisée  ensuite  à  diverses  occasions  : 
1°  dans  la  dérivation  :  pour  expliquer  maugréer,  malgré;  2°  dans 
l'étude  des  formes  du  verbe  :  il  vaut,  nous  valons.  Rien  entendu, 
on  peut  faire  une  leçon  analogue  sur  d'autres  mots,  ainsi  sui 
les  mots  en  /.  Comparez  :  un  œuf,  des  œufs  (prononcez  :  ceu),  a 
un  chef,  des  chefs. 


LA    RÈGLE   N'EST   PAS    UN    MYSTÈRE  125 

expliquer  ainsi;  la  fantaisie  brouillonne  et  préten- 
tieuse des  individus,  particulièrement  des  gram- 
mairiens théoriciens,  a  souvent  troublé  l'évolution 
naturelle.  Elle  a  créé  des  faits  anormaux.  Néan- 
moins, il  y  a  possibilité  de  faire  apparaître  la  masse 
des  usages  et  des  règles  autrement  que  comme  des 
fantaisies  de  l'arbitraire.  La  plupart  des  exceptions 
ne  sont  que  des  survivances  du  passé  :  grand? 
mère,  X hôtel-Dieu,  un  fils  à  papa,  advienne  que 
pourra,  etc.. 

Ainsi  enseignée,  la  grammaire  perd  le  caractère 
mystérieusement  dogmatique  qu'elle  a  aux  yeux 
de  bien  des  gens.  Car  aujourd'hui,  de  la  meilleure 
foi  du  monde,  certaines  personnes  s'imaginent 
qu'il  existe  quelque  part  des  savants  ou  des  écri- 
vains qui  détiennent  une  vérité  absolue,  une 
règle  immanente,  qu'ils  promulguent  souveraine- 
ment. Substituer  à  cette  vaine  imagination  le 
sentiment  exact  des  choses,  montrer  qu'en  gram- 
maire il  n'existe  point  de  dogmes  qu'on  doive  rece- 
voir sans  comprendre,  et  accepter  comme  des  vérités 
surnaturelles,  c'est  une  nécessité.  De  la  sorte,  la 
pédagogie  grammaticale  se  retrouve  en  harmonie 
avec  la  pédagogie  générale  de  l'école  laïque,  qui 
veut  former  les  esprits  à  la  réflexion  et  au  libre 
examen. 

Mais  dès  lors,  m'objectera-t-on,  le  sentiment  de 


126       l'enseignement  de  la  langue  française 

la  règle  va  disparaître.  L'objection  vaut  ce  qu'elle 
vaut  en  politique.  Il  s'agit  de  savoir  si  l'obéissance 
raisonnée  à  un  ordre,  dont  on  comprend  la  néces- 
sité, n'est  pas  supérieure,  moralement  et  pratique- 
ment, à  la  soumission  imposée  par  force  à  une  loi 
qu'on  reçoit,  sans  essayer  même  de  la  comprendre. 
Depuis  près  d'un  siècle,  les  écrivains  ont  secoué 
le  joug-  des  grammairiens;  la  masse  seule  doit-elle 
rester  aveuglément  soumise?  Ne  peut-on  rien 
espérer  d'elle  qu'à  la  condition  d'une  servitude 
absolue?  Est-il  impossible  de  lui  faire  comprendre 
que  parler  suivant  l'usage  général  est  le  seul  moyen 
sur  d'être  entendu  de  ceux  à  qui  l'on  parle?  et  que 
la  langue  ne  peut  servir  à  sa  fin,  qui  est  d'être  un 
instrument  d'échange,  qu'à  la  condition  expresse 
d'être  commune  à  ceux  qui  s'en  servent,  c'est- 
à-dire  conforme  chez  chacun  à  l'usage  général? 

A  prendre  les  choses  de  ce  biais,  on  risque  sans 
doute  de  provoquer  un  peu  de  dédain  pour  les  vétilles. 
Il  y  a  de  grandes  chances  pour  que  bien  des  formes 
et  des  tours  qu'on  veut  laisser  à  la  porte  entrent 
dans  la  maison.  On  confondra,  peut-être,  ressortis- 
sant et  ressortant.  Mais  si  on  venait  à  dire  :  Je  par* 
à  la  campagne,  ou  :  je  sors  de  le  voir,  le  mal  serait 
moins  grand  que  d'autres  qui  nous  menacent.  Pen- 
dant qu'on  s'attarde  à  de  si  insignifiants  détails,  les 
barbares  sont  à  nos  portes;  l'argot,  cent  jargons 


SOUMISSION   CONSENTIE   ET   NON    SERVAGE  127 

des  métiers  ou  des  sports,  des  façons  de  parler 
ipopulacières  s'implantent  et  se  généralisent.  L'ac- 
cent tonique  se  déplace,  menaçant  de  défigurer 
entièrement  les  mots.  On  dit  dans  les  faubourgs 
I de  Paris  :  avoir  du  boulot  pour  :  avoir  du  travail, 
et  c'est  moins  du  mot  lui-même,  quoique  argo- 
tique, que  j'ai  peur,  que  de  cette  tendance  à  laisser 
tomber  les  finales,  car,  si  elle  devait  triompher, 
elle  mettrait  autant  de  distance  entre  le  français 
de  demain  et  celui  d'aujourd'hui,  qu'il  y  en  a  entre 
le  roman-français  du  xe  siècle  et  le  latin.  Ce  serait 
une  autre  langue. 

Voilà  les  vices  dont  il  faut  garder  nos  écoliers 
et  notre  français,  si  nous  voulons  que  ce  français 
reste  lui-même.  Montrer  clairement  le  tort  qu'on 
lui  fait  et  qu'on  se  fait  à  soi-même  en  parlant 
mal,  donner  un  enseignement  qui  inspire  un  res- 
pect conscient  pour  la  langue  dépositaire  de  tant 
de  pensées  géniales,  et  qui  est  notre  propriété  collec- 
jtive  :  voilà,  je  crois,  des  moyens  qui  valent  mieux 
pour  arriver  à  la  préserver  de  la  décadence  que  la 
menace  de  la  férule,  et  l'usage  d'une  autorité, 
absolue  en  théorie,  mais  dont  la  toute-puissance 
est,  en  fait,  à  peu  près  discréditée  et  usée. 


CHAPITRE  XII 

La  méthode  en  grammaire.  Plus   de  définitions, 
ni  de  théories  bâties  sur  des  définitions. 

Il  faut  rompre   d'abord  complètement,  absolu- 1 
ment,  avec  la  méthode  déductive,  qui  part  des  défij 
nitions.   Dans   certaines  sciences,  il    est  possible 
de   s'appuyer  sur  des   définitions   rigoureusement  i 
exactes,  comme  celle  des  parallèles  ou  du  triangle; 
rectangle.  En  grammaire,  il  n'y  a  jamais  de  défini- 
tion strictement  vraie,  si  cette  définition  n'est  pasi 
bornée  à  la  forme,  et  il  n'y  en  aura  jamais. 

Quand  on  dit  :  «  Le  passé  composé  de  l'indicatif! 
est  le  passé  qui  se  forme  de  l'auxiliaire  avoir  oui 
être,  au  présent,  et  du  participe  passé  ».  cela  esti 
juste.  Mais,  sitôt  qu'on  essaie  de  résumer  les 
emplois,  de  ce  temps,  on  est  forcément  ou  dans  le 
vague,  ou  dans  l'erreur,  quelquefois  dans  le  vague 
et  dans  l'erreur  à  la  fois. 

Voici  une  première  définition  :  «  Le  parfait  indé- 
fini indique  un  fait  accompli  à  un  moment  indéter- 


QUELQUES   MODÈLES   DE   DÉFINITION  129 

miné.  »  (Chassang.)  Ceci  est  parfaitement  absurde, 
comme  le  premier  exemple  venu  le  montre  :  Je 
suis  entré  hier  au  Louvre,  ou  :  J'ai  perdu  mon 
oncle  Pierre,  il  y  a  cinq  ans. 

Voici  une  deuxième  définition  :  «  Le  passé  indé- 
fini s'emploie  sans  relation  nécessaire  à  une  époque 
déterminée.  »  (Lemaire.)  Il  est  impossible  de  tirer 
de  cette  définition,  purement  négative,  quoi  que  ce 
soit  de  précis  relativement  aux  emplois  du  passé 
composé. 

Il  n'est  pas  plus  facile  de  dire  ce  que  c'est  qu'un 
article  défini.  La  définition  commune  est  :  «  Mot 
qui  se  met  devant  les  noms  dont  le  sens  est  déter- 
miné ».  Sans  doute,  en  certains  cas,  cela  est  vrai  : 
la  maison  que  /habite;  le  livre  de  mon  voisin.  Mais, 
quand  je  constate  que  le  bétail  est  cher  cette  année, 
est-ce  qu'il  s'agit  d'un  bétail  déterminé,  comme 
quand  je  dis  :  le  bétail  de  la  ferme  des  Hauts- 
Champs  a  la  fièvre  aphteuse^  Et  quand  on  raconte 
qu'un  homme  est  mort  pour  avoir  abusé  de  l'alcool, 
est-ce  qu'on  parle  d'un  alcool  déterminé? 

C'est  pour  cette  raison  profonde  que,  malgré  des 
efforts  énormes,  et  après  des  essais  et  des  retouches 
séculaires,  les  définitions  sont  ce  qu'elles  sont.  Les 
pires  de  toutes  sont  celles  qui  prétendent  s'appuyer 
sur  l'étymologie  du  mot  à  définir  :  «  Verbe  subs- 
tantif, verbe  qui  marque   la  substance  ».  Il  est  à 

l'enseign.  de  la  langue  franc.  9 


130         L'ENSEIGNEMENT   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

espérer  qu'après  la  réforme  des  nomenclatures, 
toutes  les  définitions  qui  sont  faites  sur  ce  modèle 
auront  disparu. 

Mais  les  autres  ne  sont  guère  préférables.  J'ai 
sous  les  yeux  un  livre  qui  dit  :  «  L'adjectif  est  ainsi 
nommé,  parce  qu'on  l'ajoute  au  substantif,  pour  en 
modifier  la  signification.  »  On  sent  l'effort  fait  pour 
embrasser  à  la  fois  l'adjectif  qualificatif  et  l'adjectif 
déterminatif  ;  mais,  à  force  d'être  élargie,  la  défini- 
tion est  vide  de  sens,  et  convient  à  d'autres  mots 
qu'à  l'adjectif  :  tout  mot  qu'on  ajoute  au  nom  — 
un  autre  nom,  un  participe  passé,  un  adverbe  — 
en  moditie  plus  ou  moins  le  sens. 

D'après  le  môme  livre,  l'adjectif  déterminatif  est 
celui  «  qui  indique  la  manière  d'être  particulière 
sous  laquelle  on  envisage  le  nom.  »  Quelle  peut  bien 
être  cette  «  manière  d'être  »  quand  on  dit  :  «  ces 
arbres  »? 

La  préposition  est  «  un  mot  invariable,  placé 
devant  les  noms  ou  les  pronoms,  pour  les  unir  avec 
une  autre  expression  dont  ils  complètent  le  sens.  » 
Cela  est  souvent  vrai;  mais  voici  une  phrase  de 
La  Fontaine  : 

Bertrand  avec  Raton...  Avaient  un  commun  maître 

où  le  nom  Raton,  précédé  de  la  préposition  avec, 
n'est  pas  un  complément  de  Bertrand.  La  préposi- 


ENCORE   DES    DÉFINITIONS  131 

tion  avec  n'a-t-elle  pas  ici  un  rôle  analogue  à  celui 
de  la  conjonction  et? 

L'adverbe  est  «  un  mot  qui  se  met  près  du  verbe 
pour  en  modifier  l'idée  attributive  »,  soit.  Mais, 
dès  le  xvie  siècle,  Sanchez  en  faisait  l'observation 
aux  grammairiens  latins  de  son  temps,  l'adverbe 
se  met  aussi  bien  près  d'un  adjectif  ou  d'un  autre 
adverbe,  je  vais  très  loin,  vous  faites  votre  café 
trop,  bien,  assez...  fort. 

Je  n'ai  pas  besoin  d'insister  sur  le  premier  vice 
de  ces  définitions,  qui  est  de  n'avoir  aucune  valeur 
pédagogique,  puisqu'elles  sont  à  peu  près  incom- 
préhensibles pour  l'enfant.  On  s'imagine  sans  peine 
ce  qu'apporte  de  clarté  à  un  cerveau  de  onze  ans 
l'idée  que,  dans  :  Va  vite,  «  vile  modifie  l'idée  attri- 
butive contenue  dans  le  verbe  aller  »  !  Tous  ces 
grands  mots  ne  correspondent  à  aucune  idée. 

Et  si,  par  extraordinaire,  un  sujet,  supérieure- 
ment doué,  arrive  à  y  démêler  quelque  chose,  que 
pense-t-on  qui  arrivera,  quand  des  exemples  tout 
simples,  tout  communs,  viendront  démentir  ce 
qu'il  a  eu  tant  de  peine  à  comprendre?  Après  qu'il 
aura  peiné  pour  apprendre  qu'un  radical  est  «  la 
portion  du  verbe  qui  ne  change  pas  »,  il  lui  faudra 
constater  qu'un  même  verbe,  au  lieu  d'avoir  un  seul 
radical,  en  a  jusqu'à  trois  dans  un  même  temps  : 

Je  prend-s  :  (le  radical  est  en  réalité  en  a  nasal); 


132         L'ENSEIGNEMENT    DE    LA    LANGUE    FRANÇAISE 

Nous  pren-ons  :  (le  radical  est  en  eu  bref  suivi 
de  n); 

Ils  prenn-ent  :  (le  radical  est  en  è  ouvert  suivi 
de  n); 

Voilà  de  l'immuable  qui  change  bien  vite!  Et 
pour  peu  qu'on  conjugue  le  verbe  entier,  nouveaux 
avatars!  Dans  je  pr-is  le  radical  est  réduit  à  la 
seule  articulation  initiale.  Exceptions,  sans  doute! 
mais  exceptions  si  nombreuses  qu'elles  obscurcis- 
sent totalement  règles,  définitions  et  théories! 

Pareils  procédés  d'enseignement,  qui  déconcer- 
tent l'enfant,  qui  le  conduisent  de  contradiction  en 
contradiction,  et  qui  ruinent  aujourd'hui  ce  qu'ils 
édifiaient  hier,  sont  jugés  par  tous  les  pédagogues. 
Ils  sont  la  négation  môme  de  la  pédagogie. 

Pourquoi  essayer  de  définir  le  radical,  et  ne  pas 
faire  observer  simplement  que,  dans  tous  les  verbes, 
les  terminaisons  s'ajoutent  à  une  portion  qui  ren- 
ferme la  signification  propre  du  mot,  et  qui  tantôt 
change  avec  les  temps  et  les  personnes,  et  tantôt  ne 
change  pas?  Qu'on  donne  ensuite  un  exemple  de 
chaque  cas  :  je  chante,  nous  chantons,  je  lève,  nous 
levons,  et  alors  on  conclura  :  «  Cette  portion  à 
laquelle  s'ajoutent  les  terminaisons  s'appelle 
radical.  » 

Ce  n'est  rien  que  ce  changement,  et  c'est  tout;  car 
c'est  la   substitution  d'une  méthode  à  une  autre. 


NOMMER,    NON    DÉFINIR  133 

On  ne  commence  plus  par  une  définition,  on  ne  finit 
même  pas  par  elle;  car  ce  que  je  viens  de  dire 
n'est  pas  une  définition,  c'est  une  appellation.  Il  y 
a  une  différence  totale,  essentielle,  entre  la  défini- 
tion qui  dit  :  Le  verbe  est  un  mot  qui...  et  cette 
simple  constatation  :  Le  mot  qui,  dans  cette  phrase, 
lie  V attribut  au  sujet,  s'appelle  verbe.  —  Le  mot  qui 
dit  ce  que  fait  ici  le  sujet,  s'appelle  verbe. 

Avec  le  premier  système,  je  suis  obligé,  sous 
peine  d'erreur,  de  renfermer  dans  ma  phrase  toutes 
les  fonctions  du  verbe,  et  je  ne  le  puis  pas.  Avec 
le  second,  quand  je  l'ai  vu  en  fonctions,  que  j'ai 
examiné  et  compris  ce  qu'il  fait  dans  une  phrase, 
puis  dans  une  autre,  où  il  n'a  pas  le  même  rôle,  je 
nomme  verbe  le  mot  que  je  viens  d'observer  :  rien 
de  plus. 


CHAPITRE    XIII 

La  méthode  inductive.  Tout  fonder 
sur  l'observation.  Comment  la  conduire? 

Qui  ne  voit  qu'un  changement  complet  de  la 
leçon  de  grammaire,  de  l'ordre  à  y  suivre  et  de  la 
méthode  à  y  employer,  résulte  de  ce  qui  précède? 
Un  fait  est  proposé  à  l'élève,  —  au  début  un  fait  de 
son  propre  langage,  —  puis,  progressivement,  un 
fait,  ou  plusieurs,  pris  dans  un  texte.  Ce  fait  est 
relevé  et  observé.  On  l'explique,  on  le  rapproche 
d'autres  faits,  et  alors  il  se  généralise.  L'exemple 
est,  je  suppose,  un  adjectif  au  féminin  :  ma  règle 
est  droite.  On  en  cherche  d'autres  :  la  plume  est 
piquante,  etc.,  et  il  apparaît,  par  le  rapprochement, 
que  piquante  est  au  féminin  comme  droite,  parce 
que  les  sujets  sont  féminins.  Peu  à  peu  on  interroge; 
les  élèves  proposent  d'autres  phrases,  les  exemples 
se  multiplient,  jusqu'à  ce  que  le  fait  général  se 
dégage  avec  son  vrai  caractère,  qui  est  de  se  repro- 
duire toujours  dans  les  mêmes  conditions,  c'est- 
à-dire  chaque  fois  que  le  sujet  est  féminin.  Désor- 


LA    MÉTHODE   D'OBSERVATION  135 

mais  l'enfant  sent  qu'il  est  en  présence  d'un  phéno- 
mène constant  comme  une  loi  physique  et  naturelle, 
telle  que  :  c'est  l'automne,  les  feuilles  tombent.  Il 
ne  reste  plus  qu'à  formuler  la  loi.  La  classe  le  fera 
d'elle-même;  il  n'y  aura  guère  qu'à  en  rectifier  la 
forme  extérieure.  Cette  loi,  cest  la  règle.  Se  pro- 
duisant à  ce  moment,  quand  elle  aura  été  décou- 
verte par  un  effort  personnel,  ne  voit-on  pas  qu'elle 
aura  une  autre  réalité,  une  autre  autorité  pour 
l'enfant  que  si  on  a  commencé  par  elle,  que  si  on 
l'a  énoncée  toute  faite,  sauf  à  la  faire  reconnaître 
plus  tard  dans  des  exemples? 

Cette  méthode  a  pour  elle  l'autorité  de  la  science 
même,  qui  procède  ainsi,  puisque  les  lois  scienti- 
fiques de  la  linguistique  historique  ou  comparée  ne 
sont  que  des  faits  observés  et  généralisés.  Mais  en 
outre,  est-il  un  pédagogue  qui  ne  comprenne  l'avan- 
tage de  substituer  la  méthode  inductive  à  l'autre? 
Le  résultat  immédiat  est  déjà  grand,  le  résultat 
lointain  est  plus  grand  encore.  Cette  collaboration 
de  l'enfant  éveille  en  lui  l'esprit  d'observation, 
l'habitue  à  rapprocher  des  faits  les  uns  des  autres, 
à  démêler  des  raisons  là  où  auparavant  il  n'avait 
qu'à  obéir  et  à  croire.  C'est  tout  profit  pour  le 
jugement. 

On  compromettrait  le  résultat  obtenu  si,  au  lieu 
de  continuer  dans  la  même  voie,  on  avait  recours, 


136         L'ENSEIGNEMENT   DE   LA    LANGUE    FRANÇAISE 

pour  assurer  la  possession  de  la  règle,  à  des  pro- 
cédés mécaniques.  Ce  serait  une  fâcheuse  idée  que 
de  faire  apprendre  par  cœur  la  formule  trouvée, 
avec  l'exemple  qu'elle  peut  contenir.  Si  l'enfant 
interrogé  donne  avec  d'autres  termes  une  formule 
équivalente,  s'il  fabrique  un  exemple,  tant  mieux  : 
cela  prouvera  qu'il  aura  compris.  Bien  entendu,  il 
faut  encore  moins  charger  la  main  que  la  mémoire 
de  faire  le  travail  de  l'intelligence  :  ce  n'est  pas  en 
copiant  machinalement  qu'on  apprend  quoi  que  ce 
soit.  Assurément,  c'est  un  devoir  commode  à  choi- 
sir qu'un  tableau  de  conjugaison,  mais  ce  n'est 
pas  un  devoir,  c'est  un  pensum,  qu'il  soit  donné 
ou  non  en  punition.  Pendant  que  s'allonge,  sur  une 
ou  plusieurs  colonnes,  la  liste  interminable  des 
formes  inexpliquées  et  inappliquées,  la  tête  de  l'en- 
fant est  ailleurs,  heureusement!  Cela  est  si  vrai 
que,  s'il  s'est  trompé  sur  le  point  de  départ,  il  ira 
tranquillement,  consciencieusement,  jusqu'au  bout 
de  son  erreur. 

J'en  ai  recueilli  quelques  exemples  comiques. 
Voici  un  élève  de  onze  ans  qui,  s'étant  trompé  de 
tableau,  a  conjugué  imperturbablement  le  verbe 
arriver  : 

Imparfait  : /avais  arrivé  en  retard. 

Passé  défini  :  feus  arrivé  en  retard. 

Passé  indéfini  :  fax  eu  arrivé  en  retard,  etc. 


EFFETS    DE    L'ENSEIGNEMENT    MÉCANIQUE  137 

En  voici  un  autre  qui,  avec  une  conscience  scru- 
puleuse, sans  une  seule  faute  sur  les  terminaisons, 
qu'il  reproduit  évidemment  d'après  le  modèle  de 
Unir,  conjugue  se  mal  tenir,  et  qui,  se  trompant  de 
radical,  écrit  sans  broncher  les  24  formes  des 
4  premiers  temps  de  l'indicatif  de  la  manière  sui- 
vante : 

Présent  :  je  malteis,  tu  malteis,  il  malteit,  nous 
malle  issons... 

Imparfait  :  Je  malteissais,  tu  malteissais... 

Passé  indéfini  :  j'ai  maltei... 

Le  maître  ayant  fait  recommencer  le  devoir, 
l'élève  a  pensé  qu'il  fallait  prendre  un  autre  tableau, 
et  il  a  modelé  tenir  sur  aimer.  Je  me  tiente  mal,  lu 
te  tientes  mal,  il  se  tiente  mal...  je  nie  tientais  mal... 
je  me  tientai  mal,  etc.. 

Osera-t-on  soutenir  qu'un  tel  pensum,  même 
refait,  aura  contribué  à  apprendre  à  ce  malheureux 
les  formes  du  verbe  tenir?  Lors  même  qu'il  serait 
mis  en  mesure,  par  ces  déplorables  procédés,  de  les 
débiter  ensuite,  saura-t-il  s'en  servir?  Or,  c'est  là 
qu'est  l'essentiel  :  une  forme  sans  son  emploi  est 
comme  un  mot  sans  sa  signification;  du  son,  du 
vent,  et  rien  de  plus. 

Il  y  aura  lieu,  pour  appliquer  la  méthode  d'ob- 
servation, de  se  souvenir  de  ce  qui  a  été  dit  plus 
haut,  qu'il  y  a  dans  notre  français  une  langue  à  la 


138       l'enseignement  de  la  langue  française 

fois  écrite  etparlée,  et  une  langue  seulement  écrite. 
Or,  l'enfant  apprendra  à  l'école  à  écrire  correcte- 
ment, mais  il  sait  déjà  parler.  C'est,  par  suite,  sur 
la  langue  parlée  qu'il  faut  fonder  les  premières 
observations.  S'agit-il,  par  exemple,  avant  d'entrer 
dans  le  détail  delà  conjugaison  du  verbe,  de  donner 
à  l'enfant  l'idée  de  la  personne,  il  faut  soumettre  à 
son  examen  nous  parlons  et  vous  parlez,  qui  diffè- 
rent pour  l'oreille,  et  non  pas/e  parle,  tu  parles,  où 
il  ne  s'habituera  qu'après  des  années  de  pratique  à 
mettre  Ys,  cette  s  que  jamais  il  ne  prononce,  même 
en  liaison. 

Je  n'hésite  pas  à  dire  que,  pour  la  même  raison, 
un  cheval,  des  chevaux,  lui  donneront  plus  facile- 
ment l'idée  du  pluriel  que  un  âne,  des  ânes  l.  Sin- 
gulière méthode,  dira-t-on,  que  de  commencer 
par  l'exception!  Mais  cette  idée  de  l'exception  est 
vraiment  trop  grossière.  Le  pluriel  de  cheval,  che- 
vaux, est,  comme  on  l'a  vu  plus  haut,  une  appli- 
cation ancienne  de  la  règle  de  Ys  :  c'est  un  pluriel 
régulier  d'autrefois.  Avec  le  système  actuel,  la  plu- 
part du  temps,  les  formes  régulières,  celles  qui  ont 
survécu  depuis  les  époques  les  plus  anciennes,  sont 
qualifiées  d'exceptions  !  Il  ne  faut  pas  s'y  méprendre. 


1.  C'est  pour  cela  que  dans  la  Méthode  Brunot-Bony  (Cours 
préparatoire),  p.  23,  nous  avons  commencé  l'étude  du  pluriel  par 
animaux  et  chevaux. 


PROCÉDÉS   D'OBSERVATION  139 

Au  reste,  si  dans  ce  cas  on  ne  m'accorde  pas  que 
la  commodité  pédagogique  impose  de  commencer 
par  un  pluriel  particulier,  ces  réserves  ne  contredi- 
sent nullement  le  principe  que  je  pose.  Il  faut  s'ap- 
puyer en  général  sur  l'observation  par  l'oreille.  Ne 
le  faisons-nous  pas  nous-mêmes  dans  les  cas  diffi- 
ciles de  syntaxe?  Nous  choisissons  une  phrase  où 
un  subjonctif  soit  bien  distinct  d'un  indicatif  pour 
réfléchir  sur  les  constructions  douteuses.  Vous 
n'irez  pas  donner  comme  exemple  la  phrase  :  «  Le 
squelette  dernièrement  trouvé  dans  la  Corrèze  est 
d'un  haut  intérêt;  c'est  le  seul  quon  possède  d'un 
homme  qui  n'est  pas  l'homme  actuel.  »  Possède 
ayant  la  même  forme  à  l'indicatif  et  au  subjonctif 
ne  peut  servir  de  matière  à  observation.  Vous 
direz  :  c'est  le  seul  quon  ait,  que  nous  ayons,  ou  : 
que  nous  possédions. 

Il  faudra  un  effort  énorme,  je  le  sais,  pour  se 
dégager  de  la  lettre,  qui  emplit  les  yeux  et  par  suite 
les  cerveaux,  et  pour  se  rendre  compte  que  l'enfant 
l'ignore,  que,  pour  lui,  elle  n'est  rien.  Mais  il  faut 
faire  cet  effort,  si  on  veut,  comme  le  bon  sens 
l'exige,  mener  l'élève  du  connu  à  l'inconnu. 


CHAPITRE    XIV 

N'enseigner  la  grammaire  ni  pour  l'analyse 
ni  par  l'analyse. 

Il  faudra  moins  d'efforts,  je  l'espère,  pour  déta- 
cher les  maîtres  de  l'analyse.  Dans  les  revues, 
dans  les  conférences,  plusieurs  d'entre  eux  ont 
signalé  les  ravages  faits  par  cet  exercice.  L'un  d'eux 
n'avait-il  pas  pris  cette  formule  hardie  :  «  Il  n'y  a 
rien  de  plus  illogique  que  l'analyse  logique  ».  J'en 
proposerais  volontiers  une  aussi  nette  :  «  N'ensei- 
gner la  grammaire  ni  pour  l'analyse,  ni  par  C ana- 
lyse ». 

Les  rédacteurs  des  programmes  officiels  eux- 
mêmes —  les  derniers  avertis,  par  définition  —  ont 
eu  comme  honte  de  l'importance  prise  par  l'analyse 
dans  les  classes  :  ils  ont  prescrit  de  renoncer  à 
l'analyse  écrite.  Orale,  elle  prend  moins  de  temps, 
et  laisse  aussi  moins  de  traces. 

Certes,  je  rends  hommage  en  toute  sincérité  aux 
hommes    éclairés    qui,    voyant    le     mal,    se    sont] 
efforcés  de  le  diminuer.  Le  Volume  publiait,  à  la 


NI   POUK   L'ANALYSE,    NI    PAR    L'ANALYSE  141 

fin  de  1908  \  des  propositions  très  sensées  à  ce 
sujet.  On  cherche  un  système  à  la  fois  assez  général 
pour  y  faire  entrer  les  faits  et  assez  simple  pour 
ne  pas  perdre  les  enfants  dans  un  dédale  inextri- 
cable. Malheureusement  ce  système  n'existe  pas; 
et  les  maîtres  savent  qu'il  n'y  a  d'analyse  possible 
que  sur  de  bons  petits  textes,  préparés  et  arrangés 
à  l'avance.  S'il  fallait  donner  en  exercice  à  une 
classe  quelconque  une  colonne  d'un  journal  du 
jour,  personne  ne  serait  sûr  d'en  sortir,  ni  élève, 
ni  maître,  ni  directeur,  ni  inspecteur.  J'ajoute  que 
moi-même,  je  serais  peut-être  capable  d'expliquer 
les  raisons  historiques  qui  ont  amené  la  formation 
de  telle  ou  telle  locution,  de  telle  ou  telle  forme  de 
langage;  je  me  déclare  tout  à  fait  impuissant  à 
lui  mettre  une  des  étiquettes  en  service,  ou  à  fournir 
un  jeu  d'étiquettes  pour  une  nouvelle  classification. 
J'ai  déjà  fait  allusion  aux  formes  impersonnelles, 
qui  sont  en  pleine  évolution.  Bien  hardi  sera  celui 
qui  y  marquera  le  «sujet  logique»!  Qu'on  essaie 
d'analyser  la  simple  phrase  :  «  Il  y  a  dix  ans  de 
cela  ».  Si  j'avais  la  chance  de  redevenir  écolier, 
je  dirais  que  c'est  un  gallicisme.  Avec  ce  mot  qui 
ne  veut  rien  dire,  on  se  tire  de  tout.  Mais  d'ana- 
lyser la  phrase  logiquement,  point  d'espoir. 

1.  N0B  des  14  novembre  et  12  décembre  1908. 


142      l'enseignement  de  la  langue  française 

Voici  un  autre  exemple,  qui  n'a  rien  d'extrava- 
gant :  c'est  le  compte  rendu  d'une  fête  scolaire. 
J'ai  un  peu  «  tripatouillé  »  la  phrase,  j'en  conviens; 
mais  il  me  semble  que,  telle  quelle,  elle  reste  du 
langage  courant  :  D'après  les  journaux  de  l'opposi- 
tion, la  fête  d'hier  aurait  entièrement  échoué.  // 
n'en  est  rien.  La  réunion  a  eu  lieu  dans  le  préau 
couvert,  avec  un  plein  succès.  Tous  les  enfants  s'en 
sont  donné  à  cœur  joie,  quitte  à  se  reposer  demain 
dimanche.  Après  avoir  un  peu  dansé,  on  s'est 
séparé  vers  les  huit  heures,  sans  qu'aucun,  incident 
se  fût  produit.  » 

Où  pense-t-on  que  ce  texte  si  simple  pourrait 
être  donné  en  sujet  d'analyse?  Et  alors,  si  cet 
exercice  n'est  pas  applicable  à  la  langue  la  plus 
ordinaire,  à  quoi  sert-il  donc?  Je  répondrai  : 

Pour  la  théorie  grammaticale,  il  sert  à  la  fausser. 
Il  enseigne  à  étiqueter  quelques  faits,  au  lieu  d'en- 
seigner à  comprendre  tous  les  faits.  Il  détourne 
sur  les  noms  à  donner  aux  tours  ou  aux  formes 
l'attention  qu'on  devrait  donner  à  leur  valeur  et  à 
leur  sens. 

Admettons  qu'on  renonce  aux  folies  dont  j'ai 
parlé,  à  l'abus  des  mots  techniques  que  la  Com- 
mission des  nomenclatures  a  si  justement  con- 
damné, il  n'en  reste  pas  moins  que  les  formules 
ne  seront  jamais  justes,  parce  qu'on  ne  peut  les 


UNE   LUMIÈRE   QUI    ÉCLAIRE    MAL  143 

faire  assez  multipliées,  et  que,  seraient-elles  justes 
en  théorie,  elles  ne  feront  souvent,  dans  l'appli- 
cation, que  desservir  l'intelligence. 

Quand  l'enfant  sera  parvenu  à  savoir  comment 
analyser  :  Voilà  les  maux  principaux  qui  sévissent 
sur  l'agriculture,  quand  on  lui  aura  expliqué  que 
voilà  est  l'ancien  impératif  voi  (s)  -j-  l'adverbe 
là,  quand  il  en  déduira  que  cet  ancien  impératif 
forme  la  phrase  principale,  croit-on  qu'il  aura 
vraiment  pénétré  la  valeur  de  ce  tour,  qui  présente, 
comme  un  geste,  l'idée  essentielle?  Proposition, 
préposition,  adverbe,  tous  les  mots  lui  donneront 
une  idée  fausse.  Pourquoi  donc  en  faire  l'objet  de 
sa  recherche?  Lui  enseigner  comment,  à  l'aide  des 
mots  voici,  voilà,  analogues  à  des  démonstra- 
tifs, il  met  en  lumière  telle  idée  ou  telle  portion 
de  l'idée,  quel  usage  et  quel  abus  on  fait  de  ces 
moyens,  c'est  de  l'enseignement;  les  classer  à  grand 
renfort  de  mots  techniques,  c'est  du  verbalisme. 

Je  n'excepte  pas  de  mes  critiques  certaines  choses 
généralement  admises  :  j'y  ai  touché  déjà  en  parlant 
de  la  logique.  Voici  un  des  nombreux  exemples  où, 
par  l'emploi  de  divers  procédés,  on  brise  le  cadre 
rigide  de  la  phrase  française  :  «  Quil  y  ait  de  l'ar- 
gent à  gagner  dans  cette  affaire,  ceci  est  hors  de 
doute  ».  Va-t-on  apprendre  à  l'enfant,  par  analyse, 
que  la  première  proposition  n'est  pas  la  principale? 


144         L'ENSEIGNEMENT    DE   LA   LANGUE    FRANÇAISE 

C'est  grammaticalement  incontestable.  Mais  il  resta 
à  expliquer  que  ceci  n'est  vrai  que  de  la  forme. 
Sinon  pourquoi  l'aurait-on  mise  en  avant?  et  le 
sens  véritable,  celui  qu'on  veut  faire  entrer  dans 
les  cerveaux,  celui  pour  lequel  on  a  payé  la  réclame 
où  figure  cette  phrase,  n'est-il  pas  :  il  y  a  de  l'argent 
à  gagner? 

Ajoutons  qu'à  cette  école  on  enseigne  à  imaginer 
ce  qui  n'existe  pas.  Ne  pouvant  multiplier  les  types 
à  l'infini,  on  a  catalogué  des  formes-types  de  lan- 
gage, auxquelles  on  ramène  tout,  de  gré  ou  de 
force.  Le  souci  de  trouver  partout  des  propositions 
fait  qu'on  invente  souvent  des  parties  de  proposi- 
tion, voire  des  propositions  entières,  qui  n'existent 
pas  dans  le  texte  examiné.  Nous  en  avons  vu,  dans  ma 
première  leçon,  d'édifiants  spécimens.  En  chimie, 
on  analyse  un  corps  pour  trouver  les  éléments  qui 
le  composent;  en  grammaire,  on  cherche  en  outre 
ceux  qui  devraient  le  composer,  et,  s'ils  manquent, 
on  les  ajoute  ! 

En  vain  le  texte  lui-même  vous  avertit  de 
prendre  garde.  Par  exemple,  dans  cette  phrase  : 
«  Henriette  a  deux  ans  de  plus  que  moi  »,  il  est 
bien  visible  que  moi  est  un  complément,  il  est  au 
cas  complément.  Si,  comme  l'analyse  l'affirme,  il 
fallait  compléter  par  un  verbe,  on  serait  obligé  de 
changer  le  pronom,  et  de  le  mettre  au  cas  sujet  : 


l'analyse  n'est  qu'un  moyen  de  contrôle     145 

que  je  n'ai.  Qu'importe!  On  enseigne  de  suppléer 
n'ai  :  deux  ans  de  plus  que  moi  n'ai.  Et  voilà  la  pro- 
position refaite!  C'est  du  petit  nègre,  mais  l'ana- 
lyse est  satisfaite  :  elle  est  la  maîtresse  du  lan- 
gage, elle  refait  la  nature  ! 

L'analyse  grammaticale  est  moins  prétentieuse. 
Son  principal  défaut  est  d'être  fastidieuse,  de 
répéter,  sans  profit  aucun,  des  notions  cent  fois 
ressassées  : 

les,  pluriel  de  l'article  défini, 

sont,  3e  personne  du  pluriel  de  l'indicatif  présent 
du  verbe  être,  etc. 

A  y  regarder  de  près,  ces  rabâchages  ont  d'autres 
inconvénients  que  celui  d'ennuyer  les  élèves  :  ils 
noient  dans  le  demi-jour  d'énumérations  somno- 
lentes les  faits  intéressants  :  comme  tout  est  au 
premier  plan,  rien  n'y  est  plus. 

Si  l'on  doit  conserver  l'analyse,  c'est  à  trois  con- 
ditions : 

Premièrement,  qu'on  en  fasse  un  moyen  de  con- 
trôle, non  un  procédé  d'enseignement; 

Deuxièmement,  qu'elle  soit  partielle  et  non  totale, 
ce  qui  lui  permettra  d'être  variée  et  progressive; 

Enfin  qu'elle  s'abstienne,  autant  que  possible,  des 
termes  techniques. 

Je  commencerais  volontiers  par  ce  dernier  point. 
A-t-on  donné  à  rechercher  les  sujets  dans  un  texte, 

l'ensmgn.  de  la  langue  franc.  10 


146         L'ENSEIGNEMENT    DE   LA    LANGUE   FRANÇAISE 

on  devra  tolérer  que  l'enfant  désigne  simple- 
ment, à  sa  façon,  sous  une  forme  quelconque,  le 
mol  qui  exprime  celui  qui  fait  Vaction.  Si  notre 
élève  le  reconnaît  —  et  c'est  assez  difficile  déjà, 
quand  il  y  a  plusieurs  sujets,  quand  un  collectif  est 
suivi  d'un  complément,  quand  le  sujet  est  un 
adverbe  de  quantité,  comme  beaucoup  —  ne  lui 
demandez  pas  autre  chose,  il  a  compris  les  rap- 
ports des  mots  entre  eux,  et  c'est  là  l'essentiel.  II 
n'emploie  pas  les  termes  sujet,  sujet  simple,  com- 
posé, logique,  réel,  collectif,  etc.,  mais  il  trouve 
exactement  les  mots  qui  ont  cette  fonction.  Que 
veut-on  de  plus?  Ce  n'est  pas  un  grammairien  que 
nous  formons. 

Croit-on  que  les  mots  multiplicande  et  multiplia 
cateur  restent  longtemps  dans  les  esprits  après  la 
sortie  de  l'école?  Tous  gardent  cependant  le  sou- 
venir de  la  façon  dont  se  fait  la  multiplication.  Le 
principal  n'est-il  pas  là?  Dans  la  soustraction,  y 
a-t-il  deux  termes  pour  désigner  le  grand  nombre 
et,  le  petit.  Cependant,  ici,  ils  seraient  nécessaires, 
semble-t-il,  puisqu'on  ne  peut  intervertir  «  l'ordre 
des  facteurs  ».  Néanmoins  on  s'en  passe,  et  sans 
inconvénient. 

Quand  nous  délivrerons-nous  de  la  superstition 
des  termes  techniques  à  l'école,  de  ces  termes  qui 
sont  un  des  plus  fâcheux  produits  du  pédantisme? 


RÉDUISONS   LES   ANALYSES  147 

Qu'on  les  subisse,  soit!  mais  qu'on  cesse  de  les 
chercher,  ainsi  que  le  fait  l'analyse,  dont  c'est 
actuellement,  hélas!  un  des  principaux  objets. 

Il  faut  aussi  se  déshabituer  de  donner  des  analyses 
générales  :  on  ne  fait  que  bien  rarement  des  révi- 
sions d'ensemble,  et  elles  risquent  d'être  confuses. 
Ce  que  demandent  avec  raison  les  pédagogues,  c'est 
que,  de  temps  en  temps,  on  jette  un  coup  d'œil  en 
arrière,  pour  s'assurer  que  les  choses  apprises  sont 
désormais  sues.  L'analyse  offre  un  moyen  de  con- 
trôle, parmi  d'autres.  Ainsi,  on  aura  enseigné  les 
féminins.  Chercher,  dans  un  texte  donné,  les  adjec- 
tifs et  les  noms  féminins,  voilà  un  objet  d'analyse 
partielle  et  utile,  qui,  au  reste,  ne  différera  en  rien 
d'un  exercice  ordinaire. 

Comme  tous  les  autres  exercices,  celui-ci  devra 
être  gradué.  Ainsi  on  aura  commencé  par  voir  à 
quoi  se  rapportent  les  compléments  divers  dans 
une  phrase;  ce  sera  une  connaissance  essentielle, 
longue  à  acquérir;  il  conviendra  de  vérifier  par 
des  essais  d'analyse  si  le  résultat  est  obtenu. 

Ensuite  on  étudiera  lentement,  et  un  à  un,  les 
procédés  par  lesquels  un  complément  ou  une  pro- 
position se  rattachent  à  un  terme  quelconque  ; 
on  apprendra  à  reconnaître  si  la  construction  est 
directe  ou  indirecte,  c'est-à-dire  s'il  y  a,  ou  non,  un 
mot   exprès  pour    faire    le    lien.  La   Commission 


148    L  ENSEIGNEMENT  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

des  nomenclatures  a  accepté,  d'après  la  méthode 
Urunot-Bony,  ce  système  si  commode  :  «  des  pom- 
piers, la  hache  à  la  main  »  (construction  directe), 
«  des  pompiers,  avec  une  hache  à  la  main  »  (cons- 
truction indirecte).  Quand  on  voudra  constater  si 
les  élèves  voient  hien  nettement  la  façon  dont  les 
compléments  s'unissent  au  complété,  une  révision 
appropriée,  ou  plusieurs,  seront  à  leur  place. 

Enfin,  ce  n'est  rien  de  savoir  qu'un  mot  est  le 
complément  d'un  autre,  voire  même  qu'il  en  est 
le  «  complément  direct  »  ou  «  indirect  »,  si  on  ne 
sait  pas  en  quoi  le  second  complète  le  premier. 
Après  qu'on  aura  étudié  les  compléments  qui  indi- 
quent le  temps,  par  exemple,  il  sera  tout  naturel 
de  faire  chercher  à  l'enfant  les  compléments  de 
temps  dans  une  phrase  ou  un  morceau. 

A  ce  degré  l'analyse  pourra  devenir  complexe. 
Si  on  le  veut,  au  lieu  des  compléments  d'un  seul 
ordre,  ceux  de  deux,  trois,  quatre  ordres  différents 
pourront  entrer  en  jeu.  Tout  à  la  fin,  peut-être 
pourrait-on  arriver  à  faire  observer  tous  les  com- 
pléments. Mais,  vraiment,  sera-t-il  utile  alors  d'in- 
terroger en  même  temps  sur  le  reste  de  la  phrase? 
A  quoi  bon  faire  passer  en  revue  les  autres  élé- 
ments qu'elle  contient?  N'est-ce  pas  le  moyen  d'em- 
brouiller ce  qu'on  prétend  démêler?  Qu'un  élève, 
arrivé    déjà    à    un    complet    développement,   s'y 


A   BAS   LA   SCOLASTIQUE  149 

retrouve,  cela  est  sûr,  mais  on  le  voit  à  bien  d'au- 
tres signes,  et  est-il  intéressant  de  lui  demander  de 
le  prouver  chaque  jour  par  un  exercice  intermi- 
nable et  fastidieux? 

En  tout  cas,  que  l'analyse  respecte  un  peu  la 
synthèse  naturelle  :  elle  est  à  la  réalité  ce  qu'est  la 
syllabation  dans  une  méthode  de  lecture.  Là  on 
sépare,  mais  pour  se  hâter  de  réunir.  De  même  ici. 
Que  les,  dans  les  blés,  soit  le  moins  possible  séparé 
de  son  substantif,  jamais,  s'il  se  peut.  Qu'on  exa- 
mine les  mots  par  groupe.  Dans  :  les  blés  sont  levés, 
il  est  presque  aussi  barbare  de  défaire  le  premier 
groupe  que  le  second. 

De  toute  façon,  nous  voilà  loin  des  procédés 
d'aujourd'hui,  de  ces  classifications  prétentieuses 
et  ridicules,  qu'on  se  propose  encore  trop  souvent 
comme  le  but  suprême  de  l'enseignement  gramma- 
tical. Elles  doivent  disparaître  absolument. 

Que  ceux  qui  seraient  tentés  de  les  respecter  se 
demandent  ce  qu'a  perdu  la  logique,  quand  on  a 
cessé  d'apprendre  dans  les  écoles  qu'un  syllogisme 
était  en  barbara  ou  en  celarent.  La  scolastique, 
traquée  partout,  n'a  plus  que  deux  refuges,  la  gram- 
maire et  la  théologie.  Chassons-la  de  chez  nous. 


CHAPITRE  XV 

Nécessité  d'un  ordre  nouveau.  Les  parties 
du  discours.  Nos  adieux  à  Priscien. 

Nous  ne  sommes  pas  au  bout  de  notre  tâche. 
L'ordre  dans  lequel  il  faut  enseigner  la  grammaire 
est  aussi  important  que  le  choix  des  matières,  et 
c'est  une  bonne  partie  de  la  méthode. 

On  sait  quel  est  actuellement  cet  ordre,  que  quel- 
ques-uns considèrent  comme  inviolable,  et  quin'est 
que  traditionnel.  Les  dix  «  parties  du  discours  » 
sont  étudiées  tour  à  tour,  et,  généralement,  on 
donne  d'abord  dans  chacune  les  diverses  formes, 
sans  y  joindre  un  mot  de  syntaxe.  On  oblige 
l'enfant  à  posséder  un  matériel  encombrant,  sans 
lui  apprendre  à  s'en  servir. 

Mais,  pour  traditionnel  qu'il  soit,  cet  ordre  n'en 
est  pas  moins  défectueux,  et  l'on  doit  se  demander 
s'il  est  compatible  avec  l'enseignement  rationnel  et 
méthodique  que  nous  cherchons.  D'abord,  il  oblige 
à  de  constantes  anticipations.  Ainsi,  l'enfant  étudie 


GRADUATION    NÉCESSAIRE  151 

l'article.  S'il  doit  voir  toutes  les  formes  de  l'article, 
le  voici  appelé,  dès  le  début,  à  faire  connaissance 
avec  du  et  des.  Or,  ce  sont  là  des  formes  contractées, 
où  entre  la  préposition  de.  Qu'est-ce  que  la  préposi- 
tion de?  L'enfant  n'en  sait  rien,  et  il  ne  le  saura  que 
bien  plus  tard.  Tl  serait  facile  de  multiplier  les 
exemples  analogues.  C'est  un  premier  défaut  à 
éviter. 

Une  méthode  destinée  aux  tout  jeunes  enfants 
doit,  en  outre,  se  résigner  à  élaguer  résolument 
dans  la  matière  énorme  qu'on  croit  ordinairement 
devoir  entasser.  On  ne  peut  songer  à  faire  entrer 
dans  un  premier  livre  les  formes,  même  courantes, 
de  certains  verbes  usuels  :  faire,  dire,  écrire,  lire, 
en  raison  des  difficultés  de  leurs  conjugaisons.  Des 
verbes  qu'on  garde,  on  ne  saurait  non  plus  passer 
en  revue  tous  les  temps  et  tous  les  modes.  Trois 
temps  suffisent  :  un  passé,  un  présent,  un  futur. 
Sans  doute  il  y  a  là  quelque  chose  de  conven- 
tionnel :  l'élève  rencontre  des  imparfaits  avant  de 
les  étudier.  Ils  ne  gênent  pas,  à  condition  qu'on 
n'en  mette  point  dans  les  textes  qu'on  lui  donne  à 
observer.  Et  si  l'on  sait  ordonner  les  modestes 
notions  que  l'on  retient  d'après  un  plan  sensé,  on 
n'en  fera  pas  moins  un  enseignement  fructueux  et 
suggestif. 

Je  me  permettrai  d'expliquer  ici  l'ordre  adopté 


152         L'ENSEIGNEMENT   DE    LA    LANGUE   FRANÇAISE 

dans  le  Premier  Livre  de  Langue  française  Brunot 
et  Bony.  Si  je  l'expose,  c'est  pour  donner,  par  un 
exemple,  l'idée  du  choix  qu'on  peut  faire,  nullement 
pour  imposer  le  nôtre. 

L'ouvrage  débute  par  l'étude  sommaire  des  élé- 
ments du  langage.  Il  montre  ce  que  c'est  que  la 
parole  et  ce  que  c'est  que  l'écriture.  Il  donne  ainsi 
à  l'enfant  la  notion  de  la  phrase  parlée  et  de  la 
phrase  écrite,  il  lui  fait  constater  ensuite  que  cer- 
tains mots  varient,  tandis  que  d'autres  sont  inva- 
riables. Le  premier  des  mots  variables  auquel  on 
s'arrête  est,  naturellement,  le  nom.  On  demande  à 
l'enfant  comment  il  s'appelle,  de  ce  nom  on  passe  à 
d'autres  noms,  qui  lui  sont  appliqués  en  même 
temps  qu'à  ses  camarades,  et  ainsi  se  dégagent  les 
deux  notions  du  nom  propre  et  du  nom  commun.  Ce 
dernier  nécessite  l'emploi  de  Yarticle,  qui  accom- 
pagne le  nom,  et  contribue  à  marquer  le  genre  et  le 
nombre. 

Un  objet  se  présente  avec  différentes  manières 
d'être,  on  étudie  le  mot  qui  exprime  ces  manières 
d'être  :  Yadjectif  qualificatif,  et  on  montre  com- 
ment le  rapport  de  l'adjectif  avec  le  nom  s'ex- 
prime par  Y  accord,  comment  aussi  un  mot  exprès 
les  joint  l'un  à  l'autre  :  c'est  le  verbe  être.  Nous 
voici  en  possession  de  la  première  notion  du 
verbe  :  des    actions,    exécutées    par    les   enfants, 


PLAN    D'UN    COURS    PRÉPARATOIRE  i  o3 

fournissent  d'autres  verbes,  on  en  cherche  le  sujet, 
c'est-à-dire  l'auteur  de  l'action. 

Puisque  ce  sujet  s'exprime  aussi  souvent  par  un 
pronom  que  par  un  nom,  on  fait  intervenir  ce  nou- 
veau mot,  et  on  donne  la  notion  des  pronoms 
sujets.  Dès  lors  nous  nous  trouvons  en  présence 
d'une  idée  nouvelle,  qui  n'est  plus  celle  du  nombre, 
déjà  connu,  mais  celle  de  la  personne,  il  convient 
de  l'étudier,  non  seulement  dans  le  pronom  et  dans 
le  verbe,  mais  aussi  dans  X adjectif  possessif,  où 
elle  apparaît  également.  On  verra  donc  dans  le 
pronom,  le  verbe,  l'adjectif,  les  trois  personnes 
successivement. 

Mais  le  verbe  présente  une  particularité  à  lui  :  il 
varie  non  seulement  en  nombre,  comme  le  nom, 
en  personne,  comme  le  pronom,  mais  encore  en 
temps  et  en  mode.  Les  trois  temps  essentiels  vien- 
nent donner  l'idée  du  passé,  du  présent  et  du  futur; 
deux  modes  :  indicatif  et  impératif,  celle  du  mode. 

h' interrogation  et  la  négation  font  un  effet  ana- 
logue à  celui  des  modes,  on  les  aborde  immédia- 
tement. 

Beaucoup  de  verbes  ont  besoin  d'un  complément 
d'objet,  indiquant  sur  quoi  ou  sur  qui  porte 
l'action  :  on  le  fait  connaître,  et  le  complément 
d'objet  amène  tout  naturellement  à  Y  infinitif,  si 
souvent  complément  d'objet.  Les  formes  des  pro- 


154      l'enseignement  de  la  langue  française 

noms  compléments  d'objet  direct  viennent,  à  ce 
moment,  s'ajouter  aux  formes  déjà  vues  des  pro- 
noms sujets.  Du  complément  d'objet  direct  on  passe 
au  complément  d'objet  indirect,  et,  celui-ci  renfer- 
mant une  préposition,  rien  de  plus  facile  que  de 
détacher  cet  élément  par  la  suite.  On  voit  alors  la 
préposition  se  combiner  avec  l'article  dans  les  arti- 
cles contractés,  qui  ne  s'expliquent  que  lorsque 
l'on  connaît  les  deux  espèces  de  mots  qui  servent 
à  les  former. 

Arrive  enfin  le  complément  circonstanciel.  Un 
exemple  fait  voir  que  très  souvent  il  peut  se  rem- 
placer par  un  adverbe.  Désormais,  pour  terminer, 
il  n'y  a  plus  qu'à  joindre  deux  termes  sujets  ou 
compléments,  et  à  faire  intervenir  la  conjonction, 
qui  se  présente  pour  les  unir. 

De  la  sorte,  en  appuyant  toujours  une  leçon 
sur  la  précédente,  en  menant  pas  à  pas  l'enfant 
d'une  connaissance  à  une  autre,  on  lui  a  donné 
un  aperçu  sommaire,  mais  juste  du  langage.  Il  sait 
quelles  sont  les  catégories  essentielles  de  mots, 
leurs  changements,  leurs  usages.  C'est  peu,  sans 
doute,  mais  cela  suffira  pour  l'orienter  quand  il 
aura  à  entrer  dans  le  détail. 

La  méthode  qui  vient  d'être  exposée  avec  quel- 
ques développements  en  ce  qui  concerne  la  gram- 
maire,  s'applique   aussi   aux   notions   de  vocabu- 


L'ORDRE   TRADITIONNEL  1o5 

laire,  de  rédaction  française,  qu'on  a  jugé  possible 
de  présenter  à  un  premier  cours.  Là  aussi  on  part 
des  idées  les  plus  voisines  de  l'enfant,  de  celles 
qui  lui  sont  le  plus  familières,  pour  s'élever,  par 
une  lente  progression,  vers  un  résultat  en  appa- 
rence très  modeste. 

Beaucoup  de  méthodes  portent  l'étiquette  : 
Méthode  graduée,  bien  peu  la  méritent.  Et  cepen- 
dant il  est  nécessaire  de  débuter  par  un  enseigne- 
ment très  simple  et  très  sobre,  de  choisir  ce  qui 
peut  donner  au  commençant  l'idée  générale  de  la 
langue  et  de  ses  éléments  essentiels.  Au  cours 
suivant,  on  se  contentera  encore  de  leçons  très 
émondées,  et  ne  portant  que  sur  les  faits  les  plus 
généraux;  c'est  au  cours  supérieur  seulement  qu'on 
a  le  devoir  de  donner  un  enseignement  gramma- 
tical assez  complet  et  assez  approfondi  '. 

Il  est  facile  d'apercevoir  que,  si  l'on  se  donne 
pour  programme  de  respecter  l'ordre  traditionnel 
des  «  parties   du   discours    »,    il   sera  impossible 

1.  Si  la  fréquentation  des  écoles  primaires  était  conforme  au 
vœu  de  la  Loi  sur  l'obligation  de  l'instruction,  s'il  n'y  avait  pas 
d'enfants  qui  ne  viennent  qu'irrégulièrement  à  l'école,  et  qui 
oublient  tout,  au  cours  de  leurs  longues  absences,  on  pourrait 
soutenir  que  les  choses  enseignées  dans  un  premier  livre  n'ont 
pas  besoin  d'être  reprises  intégralement  dans  les  livres  suivants. 
Mais,  avec  cette  médiocre  fréquentation,  il  n'en  va  pas  ainsi;  force 
est  bien  de  préparer  des  cours  qui  se  superposent  un  peu,  qui, 
sans  être  «  concentriques  »,  répètent  dans  la  classe  supérieure  ce 
qui  a  déjà  été  vu  précédemment. 


156      l'enseignement  de  la  langue  française 

d'obtenir  cette  coordination  des  faits  si  précieuse 
pour  les  faire  comprendre,  surtout  à  mesure  qu'on 
s'élève.  On  sera  fatalement  amené  à  séparer  des 
tours  qui  sont  identiques  par  leur  rôle,  quoique 
les  éléments  qui  y  entrent  soient  différents.  Suppo- 
sons, en  effet,  qu'on  étudie  les  divers  pronoms, 
comme  on  le  fait  habituellement  :  on  parlera 
assurément  de  la  personne  à  propos  des  pronoms 
personnels,  et  sans  doute  aussi  à  propos  des 
pronoms  possessifs.  Mais  en  examinant  les  pro- 
noms démonstratifs,  indéfinis,  il  n'en  sera  plus 
question  ;  on  devra  y  revenir  à  propos  du  verbe,  de 
sorte  que  ce  phénomène,  au  fond  unique,  de  la 
personne,  sera  morcelé,  que  je,  qui  sert  en  réa- 
lité à  marquer  la  lre  personne  du  verbe,  sera  éloigné 
de  la  terminaison  qui  partage  ce  rôle  avec  lui. 

Au  reste,  au  moment  où  l'on  abordera  ce 
pronom  personnel  je,  comment  donner  une  idée 
juste  de  ce  qu'il  est,  si  l'on  ne  fait  intervenir  en 
même  temps  le  verbe  dont  il  est  inséparable?  Or, 
en  le  faisant,  on  anticipe  encore  une  fois  sur  un 
chapitre  que  l'on  veut  nettement  séparer  des  pré- 
cédents, le  chapitre  du  verbe.  Pour  rester  fidèle 
au  système,  on  se  bornera  donc  à  une  sèche 
nomenclature  des  formes  :  je,  me,  moi.  Nous  voilà 
retombés  dans  l'enseignement  purement  machinal l. 

1.  C'est  là  encore  un  héritage.  Comme,  en  latin,  un  verbe,  pour 


LES    SYNONYMES    SYNTAXIQUES  157 

Quelques  professeurs  pensent  qu'on  remédierait 
à  l'inconvénient  grave  d'étudier  en  plusieurs  fois 
des  choses  qui  se  ressemblent,  en  renvoyant  à 
d'autres  chapitres  où  il  est  traité  de  formes  équi- 
valentes. Après  avoir  étudié  le  lieu,  par  exemple, 
au  chapitre  de  la  préposition,  en  signalant  les  com- 
pléments précédés  de  dans,  de  sur  :  dans  un  coin, 
sur  un  mur,  on  rappellerait  cette  leçon,  lorsqu'on 
arriverait  aux  propositions  circonstancielles  mar- 
quant le  lieu  :  oh  il  était,  sur  lequel  il  passait.  Ce 
serait  assurément  un  progrès  sur  l'ordre  dispersé 
actuel,  mais  on  ne  peut  pas  se  répéter  constam- 
ment, et  un  simple  renvoi  est  comme  une  note, 
pire  qu'une  note,  personne  n'y  va  voir1. 

Ne  vaut-il  donc  pas  mieux  étudier  tout  de  suite 
d'ensemble  les  choses  qui  s'appellent  les  unes  les 
autres?  N'est-ce  pas  d'ailleurs  ce  qui  se  pratique 
dans  les  autres  sciences?  Lorsqu'on  examine,  par 
exemple,  en  chimie,  la  décomposition  de  l'eau,  on 
passe  en  revue  dans  la  même  leçon  tous  les  pro- 
cédés qui  servent  à  opérer  cette  décomposition.  On 
montre  le  but  à  atteindre,  puis  les  moyens. 

se  conjuguer,  n'avait  nullement  besoin  de  pronom  personnel,  on 
pouvait  traiter  du  pronom  dans  un  chapitre  exprès;  l'inconvénient 
était  beaucoup  moindre. 

1.  Je  ne  puis  pas  me  priver  ici  du  plaisir  de  signaler  les  excel- 
lents petits  livres  où  M.  Laf argue,  professeur  au  lycée  Condorcet, 
a  fait  tant  de  rapprochements  utiles  entre  les  équivalents.  Voir 
en  particulier  :  La  proposition.  Paris,  F.  Juven,  1  vol.  in-12. 


158         L'ENSEIGNEMENT    DE   LA    LANGUE   FRANÇAISE 

De  mémo,  dans  l'étude  que  nous  faisons,  et  qui 
est,  ne  l'oublions  pas,  l'étude  du  matériel  linguis- 
tique qui  sert  à  exprimer  la  pensée,  n'y  a-t-il  pas 
le  même  avantage  qu'ailleurs  à  apprendre  par  quels 
moyens  divers  on  peut  rendre  une  même  idée? 
Veut-on  marquer  une  circonstance  de  lieu?  Que 
l'on  passe  en  revue  les  adverbes,  les  compléments, 
précédés  ou  non  de  prépositions,  les  propositions 
qui  servent  à  traduire  cette  notion  de  lieu.  On  aura 
ainsi  rapporté  la  doctrine  à  la  pratique. 

Quel  désordre  aujourd'hui,  en  pareil  cas!  Voici 
comment  s'étudie  la  notion  du  temps.  Soit  l'idée  : 
j'irai,  à  laquelle  on  doit  ajouter  un  complément 
précisant  le  moment  où  se  fera  l'action.  La  forme 
du  verbe  est  d'abord  étudiée  dans  la  conjugaison. 
L'emploi  du  futur  est  renvoyé  à  la  syntaxe.  Doit-on 
ajouter  «  bientôt  »,  ce  mot  sera  catalogué  vingt 
pages  plus  loin,  au  milieu  d'adverbes  de  toutes 
sortes.  Au  lieu  de  «  bientôt  »,  mettra-t-on  :  «  dans 
quelques  jours  »,  complément  rattaché  par  une  pré- 
position? Cette  préposition  «  dans  »  se  trouvera 
encore  dans  une  autre  leçon,  et  probablement  pas 
avec  ce  sens;  quant  au  complément  de  temps  ainsi 
formé,  il  ne  sera,  lui,  catalogué  nulle  part.  Dirai-je  : 
«  j'irai  en  même  temps  que  vous  »?  Ce  nouveau 
complément  ne  sera  étudié  en  aucun  endroit,  je 
trouverai  seulement  le  mot  même  dans  les  adjec- 


RAPPROCHER   CE   QUI    EST   DU    MÊME   ORDRE         150 

tifs  indéfinis  (!?).  Et  où  verra-t-on  le  complément 
de  :  «  j'irai  aussi  rapidement  que  je  pourrai  »? 
Peut-être  dans  les  propositions  comparatives. 
Quel  est  l'enfant  qui  est  capable  de  grouper  lui- 
même  ce  qu'on  a  ainsi  à  plaisir  dérobé  à  son  obser- 
vation? 

Avant  de  quitter  ce  sujet,  regardons  encore  com- 
ment se  trouvent  dispersés  les  divers  moyens 
d'exprimer  la  cause.  Dans  cette  phrase  :  «  Ainsi 
■mourut  la  fille  cV Hamilcar  pour  avoir  touché  le  man- 
teau de  Tanit  »  :  la  cause  est  exprimée  par  un 
infinitif  précédé  àe  pour,  préposition  qui  sera,  peut- 
être,  signalée  avec  ce  rapport  à  la  leçon  sur  la  pré- 
position, encore  n'est-ce  pas  bien  sûr. 

Dans  :  «  Comme  il  était  alcoolique,  sa  plaie  na 
pas  guéri»,  c'est  une  subordonnée  cette  fois  qui  ren- 
ferme l'idée  causale!  Nouveau  chapitre  à  feuilleter! 

Dans  :  «  Hélait  alcoolique,  il  est  mort  d'une  dégé- 
nérescence du  foie  »,  la  cause  est  marquée  par  une 
proposition  qui  ouvre  la  phrase,  nous  ne  la  trou- 
verons pas  aux  causales,  parce  qu'elle  a  la  forme 
d'une  principale. 

Cet  éparpillement,  ces  lacunes,  ne  montrent  elles 
pas  que,  pour  un  enseignement  rationnel,  qui  doit 
donner  des  résultats  pratiques,  il  faut  changer 
l'ordre  traditionnel? 

Nous  avons  présenté  au  public,  dans  la  Méthode 


160         L'ENSEIGNEMENT    DE   LA    LANGUE   FRANÇAISE 

Brunot-Bony,  un  spécimen  de  ce  que  pourrait  être 
un  ordre  nouveau,  en  particulier  dans  le  chapitre  du 
III''  livre  intitulé  :  Usage  des  compléments  (mots  et 
propositions).  Les  faits  y  sont  classés  d'après  le» 
idées  à  rendre,  non  d'après  la  nature  grammaticale 
des  moyens  d'expression.  Et  les  idées  sont  rangées 
en  catégories,  de  façon  à  former  des  groupes  natu- 
rels. 

Tout  d'abord  on  examine  les  cas  où  l'idée  est 
indéfinie,  en  considérant  tout  aussi  bien  des  verbes 
sans  objet  précis  :  «je  chasse  »,  que  des  noms,  pro- 
noms, ou  adjectifs,  généralement  seuls  appelés 
indéfinis.  Viennent  ensuite  les  objets,  les  actes, 
indéterminés  en  quantité,  et  alors  commence  la 
détermination,  par  la  quantité,  naturellement.  A 
«  quelques  »  qui  est  vague,  succèdent  les  adjectifs 
et  noms  de  nombre,  qui  sont  précis  :  cinq,  mille,  ou 
aucun,  lequel  n'est  que  l'adjectif  numéral  de  zéro. 
On  compare  alors  les  quantités  entre  elles;  on  voit 
comment  se  traduisent  dans  le  langage  les  opéra- 
tions arithmétiques  :  addition,  soustraction,  divi- 
sion, ce  que  veulent  dire  outre  que,  et  excepté  que. 
Ainsi  se  termine  une  première  section  :  la  quantité. 

Je  ne  puis  exposer  ici  avec  ce  détail  la  suite  du 
plan,  qui  fait  étudier  et  connaître  d'abord  à  l'en- 
fant ces  deux  chapitres  essentiels  :  détermination, 
qualification.  Je   ne  voudrais  donner  qu'une  idée 


ORDRE    FONDÉ   SUR    LES    IDÉES    A    EXPRIMER  161 

très  générale  de  l'ensemble.  Immédiatement  à  la 
suite  de  la  qualification,  vient  l'étude  de  la  manière 
d'être,  des  caractères  de  l'action,  si  intimement  liés 
aux  caractères  de  Vêtre.  Puis  on  passe  aux  circon- 
stances de  cette  même  action,  aux  circonstances  de 
lieu,  de  temps,  de  moyen;  on  examine  les  tenants 
et  les  aboutissants  de  l'action,  les  origines,  la 
cause,  puis  les  suites,  c'est-à-dire  le  but,  les  consé- 
quences. Enfin,  les  actions  peuvent  être  condi- 
tionnées par  d'autres,  elles  ont  un  rapport  avec 
nous-mêmes,  elles  créent  en  nous  des  états  de 
conscience,  des  volontés  ;  elles  nous  apportent  tantôt 
la  certitude,  tantôt  le  doute;  elles  provoquent  ou 
nos  désirs,  ou  nos  regrets.  Tout  cela  a  ses  formes 
dans  le  langage  :  nous  avons  réuni  et  exposé  sys- 
tématiquement les  principales  d'entre  elles. 

Mais,  présenté  ainsi,  dira-t-on,  un  livre  de  gram- 
maire aura  un  faux  air  de  psychologie!  Pour  celui 
qui  en  voit  l'enchaînement,  peut-être.  Et,  après 
tout,  où  serait  le  mal,  si  l'exposé  des  faits  n'est 
gêné  ni  obscurci  par  aucune  spéculation  déplacée, 
si  les  exemples  sont  pris  à  la  vie  quotidienne?  On 
peut  évidemment  s'occuper  de  la  cause  à  propos 
des  origines  du  monde,  mais  on  le  peut  aussi  à 
propos  d'une  machine  à  coudre  qui  ne  marche 
plus.  On  peut  rechercher  les  conséquences  de  l'hypo- 
thèse atomique  dans  les  diverses  sciences,  on  peut 

t.'ENSEION.    DE    LA    LANGUE   FRANC.  H 


162        L'ENSEIGNEMENT   DE  LA    LANGUE  FRANÇAISE 

aussi  songer  aux  conséquences  pratiques  et  terre  à 
terre  de  l'acte  d'un  enfant  qui  lance  une  pierre 
étourdi  ment. 

Et  sur  ces  choses  familières,  l'enfant  se  forme 
à  comprendre  et  à  raisonner.  S'il  développe  son 
esprit,  en  apprenant  à  employer  les  modes,  veut-on 
l'en  empêcher? 

On  trouvera  sans  doute,  et  nul  ne  le  souhaite 
plus  que  moi,  dix  autres  moyens  rationnels  de 
conduire  un  cours  de  langue  française,  en  abandon- 
nant l'ordre  ancien.  Je  n'ai  cité  celui-ci  que  pour 
encourager  à  les  chercher  hors  des  abstractions 
scolastiques  ordinaires. 


CHAPITRE    XVI 

Ordre  combiné.  Coordination  nécessaire 

des  divers  enseignements  : 

grammaire,  vocabulaire,  lecture,  rédaction. 

Il  est  temps  de  nous  souvenir  que  nous  voulons 
faire  un  cours  de  langue  française,  dont  la  lecture 
et  la  rédaction  occuperont  le  sommet,  que  nous 
avons  donc  encore  un  ordre  général  à  découvrir  : 
celui  qui  coordonnera  les  divers  enseignements,  en 
respectant  la  méthode  de  chacun,  naturellement.  Ce 
problème  est  le  plus  difficile  de  tous  à  résoudre. 

Je  ne  reviendrai  pas  sur  ce  que  j'ai  dit  de  l'ordre 
à  suivre  dans  l'étude  du  vocabulaire  et  de  la  gram- 
maire. La  composition  française  demande  tout 
autant  de  méthode.  La  «  crise  du  français  »  dont 
a  parlé  mon  excellent  collègue  et  ami  M.  Lanson, 
tient,  en  partie,  à  ce  que  cet  exercice  est  au  début 
trop  souvent  négligé  ou  mal  conduit.  On  ne  choisit 
pas,  ou  on  choisit  mal  les  sujets  de  rédaction  :  on 
abuse  de  l'imagination,  à  la  suite  de  laquelle  l'en- 


164         L'ENSEIGNEMENT   DE    LA    LANGUE   FRANÇAISE 

faut  erre  à  sa  guise.  Il  est  temps  que  le  sens  pra- 
tique vienne  corriger  ces  abus.  Ce  que  l'enfant  de 
l'école  primaire  doit  apprendre  à  rédiger,  ce  sont 
des  lettres,  des  pétitions,  des  rapports,  tels  qu'il 
en  aura  à  faire  dans  la  vie.  Ce  par  quoi  il  faut  qu'il 
commence,  c'est  par  ses  propres  idées,  non  par 
celles  qu'on  croit  lui  imposer  :  et  ainsi  il  s'exer- 
cera peu  à  peu  à  s'exprimer.  Il  ne  faut  pas  s'ima- 
giner qu'on  va  réussir  en  allant  au  hasard  et  sans 
un  plan  préconçu. 

Je  ne  veux  pas  entrer  dans  le  détail,  il  y  a 
des  méthodes  sérieuses  de  rédaction,  on  pourra  s'y 
reporter.  Je  rappelle  seulement  que,  là  aussi,  il  faut 
se  fonder  avant  tout  sur  l'esprit  d'observation,  que 
l'on  ne  cultivera  jamais  assez.  La  plupart  du  temps 
l'enfant  prononce  mal,  parce  que  son  oreille  entend 
mal,  il  écrit  mal  ou  parle  mal,  parce  qu'il  ne  sait 
pas  observer.  Habituer  l'enfant  à  se  servir  métho- 
diquement de  ses  sens  pour  étudier  les  objets 
inanimés,  d'abord  très  simples,  puis  plus  compli- 
qués, ensuite  des  êtres  vivants  et  les  manifesta- 
tions de  la  vie  chez  ces  êtres,  voilà  la  méthode  qui 
suffira  pendant  longtemps.  Puis  l'élève  suivra  la 
même  marche  pour  découvrir  sur  une  image,  de 
plus  en  plus  complexe,  ce  qu'on  y  a  représenté.  Il 
apprendra  à  utiliser  les  données  de  sa  mémoire,  et, 
en  dernier  lieu,  celles  de  son  imagination.  Ce  sont 


LA   MÉTHODE   DANS   LA   COMPOSITION    FRANÇAISE      165 

là  les  grandes  étapes,  et  les  premiers  cours  ne 
devront  guère  aller  plus  loin.  Il  leur  convient  de 
rester  dans  le  concret. 

A  un  degré  plus  avancé,  l'enfant  s'interrogera 
lui-même,  dira  ce  qu'il  pense  au  sujet  des  choses 
et  des  êtres  observés,  puis,  les  sentiments  qui 
s'éveillent  en  lui,  les  résolutions  qu'il  prend, 
c'est-à-dire  qu'il  parviendra  peu  à  peu  à  lire  dans 
sa  conscience,  et  à  la  traduire  sincèrement  au 
dehors.  S'il  y  met  de  l'art,  tant  mieux,  mais  ce 
n'est  point  là  ce  qu'il  faut  chercher.  Ecrire  juste, 
c'est  déjà  un  très  beau  résultat,  si  l'on  entend  par 
là  dire  avec  les  mots  justes  les  choses  qui  sont 
vraies,  et  qu'il  fallait  dire  :  ne  pas  mettre  dans  un 
rapport  à  une  compagnie  d'assurances  les  senti- 
ments qui  conviennent  à  une  lettre  familière  sur 
l'incendie  qui  a  eu  lieu  ;  savoir  exposer  à  son 
notaire  une  difficulté,  ou  la  soumettre  à  des  mem- 
bres de  sa  famille  en  gardant  chaque  fois  le  ton 
nécessaire.  Tout  cela  est  chose  si  difficile  qu'il 
faudra  se  tenir  pour  satisfait  si  la  génération  future 
a  appris  à  l'école  assez  pour  y  réussir.  Défions- 
nous  donc  de  l'inspiration  :  quand  on  la  sollicite, 
elle  ne  vient  pas.  Mieux  vaut  une  sage  méthode, 
un  peu  terne. 

Ceci  dit  en  passant,  revenons  à  notre  point. 
Chaque  enseignement  devant  garder  son  plan  parti- 


166         L'ENSEIGNEMENT   DE   LA    LANGUE   FRANÇAISE 

culier,  est-il  possible  d'ordonner  les  enseignements 
différents  de  telle  sorte  qu'ils  se  prêtent  un  mutuel 
appui?  Quelques  exemples  prouveront  que  oui. 

1°  On  peut  d'abord,  sans  grande  recherche,  rap- 
procher la  lecture  de  la  grammaire  —  à  moins 
qu'on  ne  veuille  tirer  de  la  lecture  un  autre  enseigne- 
ment —  cela  est  même  facile  :  il  suffit  de  prendre 
un  texte  qui  présente  d'une  façon  frappante  l'appli- 
cation de  ce  qu'on  étudie  en  grammaire.  La  leçon 
porte,  par  exemple,  sur  les  pronoms  de  la  première  et 
de  la  deuxième  personne.  Qu'on  mette,  en  regard,  la 
dispute  entre  Mercure  et  Sosie,  tirée  d'Amphitryon* 
de  Molière,  un  passage  très  court  renferme  jusqu'à 
vingt-six  pronoms   des  deux  premières  personnes. 

2°  Il  n'est  pas  plus  difficile  de  mettre  la  composi- 
tion française  en  rapport  avec  la  lecture,  celle-ci 
pouvant  très  souvent  servir  de  modèle  à  celle-là. 
Voici,  comme  texte  à  lire,  la  lettre  du  jeune  duc 
du  Maine,  rapportée  par  Mme  de  Maintenon  :  c'est 
le  moment  d'enseigner  comment  se  fait  une  lettre 
toute  simple,  qui  n'est  qu'une  conversation  écrite. 

On  veut  exercer  l'enfant  à  observer  et  à  noter 
les  divers  bruits  qui  composent  un  ensemble,  nous 
l'y  préparerons  en  lui  fournissant  comme  modèle 
de  lecture  un  passage  dans  le  genre  du  chapitre 
de  Notre-Dame  de  Paris,  où  V.  Hugo  exprime  les 
bruits  des  cloches  de  la  ville  au  moyen  âge. 


COORDONNER   LES    DIVERS    ENSEIGNEMENTS  167 

Faut-il  montrer  comment  s'expriment  des  idées 
gaies?  Un  morceau  de  la  scène  du  Médecin  malgré 
lui,  où  Sganarelle  explique  à  Géronte  pourquoi  sa 
fille  est  muette,  nous  a  servi  de  modèle  dans 
la  méthode  Brunot-Bony.  Cent  autres  fragments 
comiques  pouvaient  être  choisis  dans  le  théâtre 
français. 

Est-ce  au  contraire  la  tristesse  qu'il  faut  rendre? 
Un  morceau  d'un  auteur  tragique  nous  montrera 
comment  les  grands  maîtres  ont  fait  frissonner  les 
foules  de  terreur  et  de  pitié. 

3°  Il  peut  sembler  plus  difficile  de  mettre  le  voca- 
bulaire en  concordance  avec  la  grammaire;  on  y 
arrive  cependant,  et  bien  simplement. 

Au  moment  où  l'on  montre  la  formation  du 
féminin  des  adjectifs  terminés  par  f,  l'idée  d'étu- 
dier la  dérivation  des  adjectifs,  où  entre  le  suffixe 
if,  ne  se  présente-t-elle  pas  tout  naturellement,  et 
ainsi  de  suite  pour  les  autres  adjectifs  ? 

Ou  bien  il  s'agit  en  grammaire  du  participe 
passé.  Comment  ne  penserait-on  pas  à  expliquer 
la  formation  des  noms,  masculins  ou  féminins, 
qui  dérivent  de  participes  passés  :  allié,  reçu, 
permis,  allée,  sortie? 

Un  autre  jour,  la  leçon  porte  sur  la  forme  passive  : 
c'est  une  voix  du  verbe,  sans  doute,  mais  l'idée 
passive  se  trouve  aussi  dans   certains   mots,  par 


168       l'enseignement  de  la  langue  française 

exemple  dans  des  adjectifs  en  able  et  en  ible  (mobi- 
lisable =  qui  peut  être  mobilisé,  exigible  =  qui 
peut  être  exigé).  Ces  adjectifs  viennent  tout  natu- 
rellement composer  la  leçon  de  vocabulaire. 

Ou  bien  la  grammaire  s'occupe  du  verbe  réci- 
proque. Le  vocabulaire  traitera  des  préfixes  entre, 
contre,  re,  qui  marquent  une  idée  de  réciprocité  dans 
les  mots  où  ils  entrent. 

En  grammaire  nous  en  sommes  à  la  quantité 
relative  :  au  vocabulaire  nous  enseignerons  com- 
ment les  suffixes  diminutifs  eau,  et,  etc.,  expri- 
ment une  chose  plus  petite  qu'une  autre,  à  laquelle 
elle  est  implicitement  comparée. 

4°  Il  devra  y  avoir  également  rapprochement 
entre  la  composition  française  et  la  grammaire.  A 
un  certain  moment  de  l'étude  des  propositions,  on 
appelle  l'attention  des  élèves  sur  la  proposition 
elliptique  :  c'est  la  partie  grammaticale.  Une 
application  immédiate  de  cette  notion  s'impose  : 
enseigner,  en  composition  française,  à  rédiger  des 
dépêches  télégraphiques,  où  le  sens  doit  être  con- 
densé en  peu  de  mots,  enseigner  aussi  à  les  inter- 
préter. On  a  ainsi  un  résultat,  très  modeste 
évidemment,  mais  immédiatement  utilisable  et 
vraiment  primaire. 

Plus  loin,  l'ordre  de  la  grammaire  appelle  la 
formule  impersonnelle  c'est.  Rien  de  plus  naturel 


DEUX    ENSEIGNEMENTS    CONCORDENT  169 

que  d'exercer  l'enfant  à  faire  un  emploi  judicieux 
de  cette  formule,  si  utile  pour  mettre  en  relief  une 
idée  importante  et  rendre  à  la  phrase  une  souplesse 
que  l'ordre  rigide  des  mots  lui  a  fait  perdre. 

A  propos  des  propositions,  on  enseigne  en  gram- 
maire que  tantôt  elles  se  suivent  en  se  coordonnant, 
que  tantôt  elles  se  subordonnent  les  unes  aux  autres. 
Ce  sont  là  les  éléments  constitutifs  de  deux  styles  : 
le  style  coupe,  le  style  périodique.  M'est-il  pas  inté- 
ressant de  montrer  ces  deux  formes  chez  des  écri- 
vains différents,  ou  chez  le  même  auteur,  suivant 
le  caractère  des  idées  qu'il  exprime?  jS'est-il  pas 
utile  d'exercer  les  élèves  à  mettre  en  phrases  plus 
courtes  ce  qui  est  écrit  en  périodes,  ne  serait-ce 
que  pour  s'assurer  qu'ils  comprennent  une  grande 
phrase? 

Parfois  la  correspondance  est  plus  difficile  à 
apercevoir,  j'en  conviens;  elle  n'en  existe  pas 
moins.  L'élève  apprend  à  se  reconnaître  dans  les 
divers  temps  du  passé  :  c'est  donc,  en  somme,  la 
manière  de  noter  l'ordre  de  succession  des  faits 
qu'il  étudie.  L'application  de  cette  leçon  se  devine. 
11  y  a  des  raisonnements  qui  reposent  sur  l'ordre 
chronologique,  une  conséquence  ne  pouvant  venir 
avant  l'action  qui  doit  la  faire  naître.  Il  est  donc 
opportun  d'enseigner  à  mettre  des  faits  du  passé 
dans  leur  ordre  véritable,  à  faire  une  chronologie. 


170         L'ENSEIGNEMENT   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

5°  De  cette  façon,  on  réussit  peu  à  peu,  avec 
quelque  ingéniosité  (et  les  maîtres  feront  en  ce 
genre  des  trouvailles  sans  nombre),  à  établir  la 
corrélation  entre  deux  enseignements. 

Il  est  un  peu  plus  difficile  de  faire  marcher  pa- 
rallèlement tous  les  enseignements,  on  y  parvient 
cependant. 

Ainsi  la  leçon  de  grammaire  porte  sur  la  néga- 
tion. L'élève  y  voit  ce  qu'est  une  proposition  néga- 
tive, et  quels  sont  les  termes  qui  lui  donnent  ce 
caractère.  Or  il  y  a  des  préfixes  négatifs  :  non,  in,  a 
(non-valeur,  intenable,  anormal),  c'est  leur  place. 
Mais  il  y  a  plus.  Le  tour  négatif  a  souvent  servi 
aux  écrivains  à  mettre  en  relief  l'idée  positive 
par  des  contrastes.  Rien  de  plus  facile  que  de 
trouver  une  lecture  où  cet  emploi  de  la  description 
négative  soit  frappant,  et  d'exercer  ensuite  l'élève 
à  appliquer  le  procédé  à  une  chose  qu'il  connaît 
bien,  comme  la  cour  de  son  école,  ou  le  jardin  de 
l'instituteur1. 

Donnons  un  second  exemple.  L'étude  de  l'impé- 
ratif a  muni  l'écolier  des  formes  par  lesquelles 
s'exprime  ce  mode,  il  a  appris  à  quoi  servent  ces 
formes.  En  regard  de  ces  leçons  de  grammaire,  il 
trouvera  des  textes  de  lecture  ou  de  récitation,  où 
sont  exprimés  le  commandement,  le  conseil,  l'invi- 

1.  Voir  In  Méthode  Brunot-Bonv,  III,  00-61. 


TOUS   LES    ENSEIGNEMENTS  CONCORDENT  171 

tation,  la  prière.  Il  aura  lui-même  à  rédiger  un 
ordre,  puis  une  demande,  à  user  de  l'impératif  avec 
ses  nuances  si  variées1. 

On  peut  donc  réaliser  cette  union  des  différents 
enseignements;  il  suffît  de  se  demander  ce  qu'il  y  a 
sous  les  mots  qu'on  enseigne,  en  se  préoccupant  du 
sens  et  de  la  forme  à  la  fois.  La  seule  condition 
essentielle,  c'est  de  dominer  sa  matière. 

1.  Voir  la  Méthode  Brunot-Bony,  II,  112-113,  et  III,  186-187. 


CHAPITRE  XVII 

Application  de  la  méthode. 

Un  chapitre  de  grammaire  nouvelle  : 

Apprendre  à  qualifier. 

Pour  donner  une  idée  plus  précise  encore  de  la 
méthode  que  je  viens  de  faire  connaître,  essayons 
d'embrasser  d'un  coup  d'œil  ce  que  sera,  aux  divers 
degrés  de  l'enseignement  primaire,  un  de  ces  cha- 
pitres fondamentaux  dont  doit  se  composer  un  cours 
rationnel  de  langue  française  :  l'étude  de  la  quali- 
fication, par  exemple. 

Au  cours  inférieur,  je  me  bornerai,  naturelle- 
ment, aux  notions  les  plus  simples.  En  faisant  rap- 
procher un  crayon  long  et  un  crayon  court,  un  linge 
blanc  et  un  linge  noir,  je  donnerai  l'idée  des  diffé- 
rences que  l'on  constate  entre  des  choses  ayant  le 
môme  nom,  et  je  ferai  remarquer  que  ce  sont  les 
mots  :  long,  court,  blanc,  noir,  qui  servent  à  dire 
comment  sont  ces  choses.  A  ce  premier  degré,  en 
essayant  de  montrer  les  manières  d'être  que  peut 
revêtir  une  même  chose,  je  n'emploierai  même  pas 


UN    CHAPITRE    DE   GRAMMAIRE   NOUVELLE  173 

tout  de  suite  le  mot  qualité,  qui  est  équivoque  pour 
le  jeune  enfant. 

De  nombreux  exemples  permettront  d'apercevoir 
le  rapport  étroit  qui  existe  entre  le  qualificatif  et  le 
nom  qualifié,  et  prépareront  à  comprendre  l'accord 
du  premier  avec  le  second.  J'ai  montré  plus  haut 
comment  on  faisait  naître  cette  idée  essentielle  que 
l'adjectif  varie  en  genre  et  en  nombre,  ici  je  me 
bornerai  bien  entendu,  aux  règles  générales.  Le 
vocabulaire  me  fournira  des  adjectifs  exprimant 
des  manières  d'être  très  sensibles  pour  l'enfant  :  la 
couleur,  la  forme,  la  mesure,  etc.  En  composition 
française,  mes  exercices,  très  modestes,  consiste- 
ront à  reconnaître  dans  une  série  d'adjectifs  donnés 
celui  qui  convient  pour  achever  une  proposition, 
à  dire  celui  qui  s'applique  à  la  porte,  au  mur  de 
la  classe,  etc..  Je  ne  demanderai  peut-être  même 
pas  tout  de  suite  de  les  fournir. 

Les  textes  de  lecture  et  de  récitation  destinés  au 
même  âge,  seront  riches  en  adjectifs,  de  façon  qu'ils 
achèvent  de  familiariser  l'enfant  avec  la  notion  de 
qualification.  Et  j'en  resterai  là.  L'enfant  en  gar- 
dera, si  je  ne  me  trompe,  cette  idée  en  gros  :  Pour 
dire  comment  est  quelque  chose,  on  se  sert  d'un 
mot  qui  s'appelle  «  adjectif  »,  et  qui  se  met  tantôt 
au  féminin,  tantôt  au  masculin,  suivant  le  genre 
du  nom  de  la  chose. 


174      l'enseignement  de  la  langue  française 

A  un  deuxième  degré,  je  reprendrai  la  notion  de 
l'adjectif  qualificatif,  et  je  pousserai  plus  loin 
l'étude  des  formes  qu'il  prend,  en  variant  en  genre 
et  en  nombre.  Chemin  faisant,  j'apprendrai,  en 
vocabulaire,  comment  certains  adjectifs  usuels  se 
forment  au  moyen  de  suffixes  :  nature/,  pierreux. 
Je  ferai  constater  à  l'élève  les  deux  emplois  de 
l'adjectif,  tantôt  attribut,  tantôt  épithète.  En  com- 
position française,  je  lui  enseignerai  à  choisir  un 
attribut,  une  épithète,  à  éviter  les  épithètes  super- 
flues, et,  si  j'ordonne  mon  cours  de  telle  sorte  que 
l'on  s'occupe  alors  de  la  description,  j'aurai  quel- 
ques chances  de  voir  appliquer  à  peu  près  ces 
données  à  des  exercices  de  rédaction. 

Dans  un  cours  plus  élevé,  il  sera  peut-être  inu- 
tile de  revenir  sur  l'étude  des  formes  et  sur  les 
règles  générales  de  l'accord,  sauf  pour  les  rappeler, 
l'adjectif  étant  maintenant  suffisamment  connu 
dans  sa  nature  et  dans  ses  rapports  avec  le  nom. 
Mais  il  reste  à  montrer  que  certains  adjectifs  ont 
besoin  d'être  complétés  pour  avoir  un  sens,  ainsi  : 
enclin  au  mal,  et  surtout  qu'on  qualifie  par  beau- 
coup de  mots  autres  que  l'adjectif  qualificatif. 

D'abord,  le  choix  seul  de  certains  noms  suffit  à 
qualifier  la  chose  nommée  :  ce  tableau  est  un  chef- 
d'œuvre,  il  monte  une  rosse,  il  habite  un  palais. 
Le  vocabulaire  fait  voir  que  certains  de  ces  noms 


APPRENDRE   A    QUALIFIER    :    ADJECTIFS  175 

sont  formés  par  des  suffixes  péjoratifs  :  paperasse, 
écrivaiUeur,  marâtre. 

Parmi  les  expressions  qui  peuvent  qualifier  le 
nom,  il  faut  mettre  au  premier  rang  le  participe 
présent  et  le  participe  passé,  si  voisins  d'ailleurs  de 
l'adjectif  qualificatif  qu'on  a  appelé  l'un  d'eux 
adjectif  verbal  :  une  toilette  charmante,  une  robe 
foncée.  A  ce  propos,  on  étudiera  en  vocabulaire  la 
formation  des  adjectifs  en  é,  u  :  bossw,  marbre, 
qui  ont  l'apparence  de  participes  passés. 

On  qualifie  aussi  avec  des  adverbes  :  donner  la 
note  bien;  cela  est  mal,  —  avec  des  compléments 
de  construction  directe  :  une  robe  'princesse,  le 
style  Louis  XV,  cet  enfant,  les  yeux  hagards,  — 
ou  indirecte  :  une  montre  d'or,  de  la  soie  de  Lyon, 
une  boutique  à  treize  sous.  En  vocabulaire,  il  sera 
utile  à  ce  moment  de  noter  les  différences  de  sens 
qui  peuvent  exister  entre  ce  complément,  et  l'ad- 
jectif ou  le  participe  correspondant  :  une  montre 
en  or,  et  une  montre  dorée. 

La  qualification  se  fait  encore  par  des  exclama- 
tions :  une  dentelle  d'une  finesse!  —  par  des  pro- 
positions :  un  voyage  où  Von  se  fatigue,  une  chose 
qui  plaît. 

Le  travail,  en  composition  française,  consistera 
à  employer  intelligemment  ces  divers  moyens  de 
qualification,  à  remplacer    parfois  un   qualificatif 


176         L'ENSEIGNEMENT   DE   LA    LANGUE   FllANÇAISE 

par  un  autre,  et  aussi  à  s'abstenir  (remployer  les 
qualificatifs  à  tort  et  à  travers  :  «  Amas  d'épithètes, 
mauvaise  louange  »,  a  dit  La  Bruyère. 

Si  les  élèves  sont  assez  avancés,  j'étudierai  avec 
eux  comment  la  qualité  se  trouve  liée  à  un  objet 
autrement  que  par  un  rapport  simple,  marqué  par 
le  verbe  être.  Je  la  montrerai  liée  à  ce  sujet  par 
des  verbes  marquant  apparence  :  paraître,  ressem- 
bler, avoir  Pair;  ou  durée,  progrès,  évolution  :  rester, 
demeurer,  devenir.  Je  ferai  remarquer  que  souvent 
elle  n'appartient  pas,  en  fait,  au  sujet,  qu'il  s'agit 
parfois  seulement  d'une  qualité  qui  pourrait  lui 
appartenir  :  une  chambre  qui  serait  exposée  au  midi, 
ou  bien  d'une  qualité  qu'on  désirerait  lui  voir  : 
je  veux  une  chambre  qui  soit  claire.  J'expliquerai 
qu'ailleurs  l'attribution  de  la  qualité  au  complé- 
ment d'objet  du  verbe  est  une  conséquence  de  l'ac- 
tion énoncée  par  le  verbe  :  on  l'élut  député,  on  le 
prit  pour  délégué. 

Le  vocabulaire  consistera  à  chercher  les  verbes 
qui  peuvent  marquer  les  rapports  précédents,  ou 
servir  à  rattacher  un  attribut  à  un  complément 
d'objet.  La  composition  française  exercera  à 
employer  les  modes  convenables  dans  des  proposi- 
tions commençant  par  qui  ou  que. 

11  faudra  marquer  ensuite  les  degrés  que  comporte 
la  qualification   :    de  l'eau   chaude,  assez  chaude, 


AUTRES  MOYENS  DE  QUALIFIER         177 

très  chaude.  Ce  sera  l'occasion  d'étudier  les  préfixes 
sur,  super,  extra,  si  employés  dans  la  réclame 
moderne  :  chocolat  surfin,  super/in,  extrafïn.  En 
composition  française,  j'enseignerai  à  l'enfant  à 
s'exprimer  avec  mesure,  à  fuir  les  exagérations, 
à  user  pour  les  superlatifs  d'adverbes  divers,  car 
chacun  de  nous  a  une  tendance  à  en  adopter  un  seul, 
ce  qui  tourne  vite  à  la  manie,  au  tic  de  langage. 

Ce  n'est  pas  tout.  Le  plus  souvent  on  qualifie 
par  comparaison.  Il  faut  donc  voir  les  formes  qui 
servent  à  traduire  l'égalité,  l'infériorité,  la  supé- 
riorité. En  composition,  j'exercerai  les  élèves  à 
choisir  leurs  comparaisons  ailleurs  que  dans  les 
expressions  triviales  :  bête  comme  tout,  poli  comme 
une  porte  de  prison,  à  faire  des  parallèles,  etc. 

L'enseignement  devra  s'élever  encore,  et  trai- 
ter de  la  qualification  exprimée  par  une  image  : 

Sa  gerbe  n'était  point  avare  ni  haineuse. 

(V.  H.) 

Un  sévère  sapin,  vieilli  dans  l'Appenzell. 

[Id.) 

Souvent  aussi  l'épithète  n'exprime  plus,  même 
par  image,  mais  elle  est  chargée  purement  d'évo- 
quer : 

La  grande  forêt  brune 
Qu'emplit  la  rêverie  immtnse  de  la  lune. 

(Id.) 

l'enseion.  de  la  langue  franc.  1* 


178         L'ENSEIGNEMENT    DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

Cet  art  d'éveiller  des  idées  ou  des  sensations 
poétiques  au  moyen  de  termes  imprécis,  est  devenu 
si  habituel  à  certains  écrivains  contemporains, 
qu'il  fait  aujourd'hui  partie  de  la  langue.  Je  l'expli- 
querai. 

Vous  voyez  que  notre  analyse  s'élève  peu  à  peu. 
Voulez-vous  monter  plus  haut  encore?  La  quali- 
fication peut  devenir  l'essentiel  de  la  pensée;  en 
voici  des  exemples  tout  simples  :  ce  diable  d'homme, 
mon  imbécile  de  voisin.  Les  mots  diable,  imbécile, 
au  lieu  d'être  des  compléments,  sont  les  mots 
importants;  la  pensée  s'est  retournée.  Divers  écri- 
vains ont  ainsi  fait  de  la  qualification  le  principal 
de  l'expression,  en  transportant  dans  un  substantif 
abstrait  l'idée  contenue  dans  l'adjectif  :  les  Gon- 
court,  Alph.  Daudet  particulièrement.  Avant  eux, 
Hugo  disait  déjà  :  «  Une  prodigalité  de  lumière  se 
versa  du  haut  du  ciel;  la  vaste  réverbération  de  la 
mer  sereine  s'y  joignit  »  (Les  Travailleurs  de  la 
Mer). 

A  celte  notion  se  rapporterait,  en  vocabulaire, 
l'étude  de  la  formation  de  noms  au  moyen  d'adjec- 
tifs :  le  nu,  (évitai,  le  vide,  un  rond,  un  journal. 

Arrivés  à  ce  point  très  élevé,  d'où  nous  dominons 
la  notion  de  qualification,  il  ne  nous  faudrait  plus 
qu'un  etîort  pour  tendre  la  main  à  la  philosophie, 
car  la  raison  primordiale  qui  fait  que  la  qualifîca- 


GRAMMAIRE,    LITTÉRATURE    ET   PHILOSOPHIE         179 

tion  est  une  des  fonctions  essentielles  du  langage, 
c'est  que  nous  ne  connaissons  le  monde  que  par 
ses  aspects,  que  par  les  impressions  que  font 
sur  nous  ses  manières  d'être  :  nous  n'en  avons 
point  de  perception  directe,  la  substance  n'est  qu'une 
création,  fausse  du  reste,  de  notre  esprit. 

On  le  voit,  les  divers  enseignements  qui  consti- 
tuent l'étude  du  français  peuvent  être  coordonnés, 
se  compléter  et  se  fortifier  tous  les  jours  l'un  par 
l'autre.  Des  textes  de  grands  écrivains  sont  éclaircis 
par  d'humbles  enseignements  de  formes  ou  de 
syntaxe,  ces  enseignements  reçoivent  des  textes  la 
lumière  et  la  vie!  La  théorie,  continuellement 
unie  à  la  pratique,  s'applique  dans  la  rédaction; 
l'élève  se  meut,  pour  ainsi  dire,  au  milieu  des 
formes  destinées  à  l'expression  des  idées  sur 
lesquelles  on  appelle  son  attention.  Ces  formes 
le  pénètrent  de  toutes  parts,  et  il  se  les  assimile. 

Très  modeste,  si  on  le  veut,  la  méthode  peut  aussi 
mener  fort  loin,  je  crois  l'avoir  montré  tout  à 
l'heure.  Elle  conduit  jusqu'au  point  où  la  gram- 
maire éclaire  les  procédés  de  style  et  fait  connaître 
l'art  d'écrire.  De  la  sorte,  elle  ne  se  trouve  plus 
séparée  des  études  littéraires,  qu'elle  accom- 
pagne et  soutient. 

C'est  qu'en  effet,  il  n'y  a  qu'une  étude  de  la 
langue  :    elle   commence   au  moment  où  l'enfant 


180         L'ENSEIGNEMENT   DE   LA    LANGUE   FRANÇAISE 

apprend  de  sa  mère  à  balbutier,  elle  ne  finit  que  le 
jour  où  l'on  cesse  d'analyser  les  textes  pour  ap- 
prendre d'eux  les  formes  infiniment  variées  dont 
l'art  revêt  la  pensée  humaine. 


CHAPITRE  XVIII 

Portée  éducative  d'un  enseignement 
de  la  langue  ainsi  compris. 

On  a  déjà  dû  réfléchir  qu'un  cours  de  langue 
française,  où  on  se  refuse  à  séparer  jamais  les  idées 
de  la  forme  qui  les  exprime,  donnera  occasion  aux 
maîtres  intelligents  de  greffer  sur  l'enseignement 
fondamental  toutes  sortes  de  réflexions,  d'aperçus, 
de  leçons  même,  qui  auront  une  valeur  éducative. 

Le  vocabulaire  offre  tant  d'occasions  favorables 
qu'il  faut  avec  soin  choisir  les  meilleures;  il  n'est 
que  de  prendre  quelques  pièces  du  vêtement  de 
l'enfant  pour  y  trouver  des  souvenirs  historiques 
de  toutes  sortes.  Le  gilet  qu'il  porte  tire  son  nom 
d'un  personnage  de  comédie  du  xvine  siècle,  qui 
avait  une  veste  sans  manches;  son  pantalon, 
d'un  autre  personnage,  italien  celui-là,  dont  la 
culotte  était  longue,  et  qui  disait  des  «  pantalon- 
nades ».  Sa  cravate,  c'est  le  résidu  de  l'ancienne 
écharpe  du  Royal-Cravate  (ou  Croate),  un  des  régi- 
ments   étrangers    au    service  de   la  France.    Ses 


182         L'ENSEIGNEMENT    DE   LA    LANGUE   FRANÇAISE 

souliers  viennent  de  chez  un  cordonnier,  ancienne- 
ment cofdouannier,  un  marchand  de  cordouan  ou 
cuir  de  Cordoue. 

Tout  cela  est  extrêmement  intéressant  pour  celui 
qui  peut  suivre  la  longue  destinée  des  mots  et 
retrouver  dans  les  plus  simples  d'entre  eux  les  sou- 
venirs lointains  des  âges  et  des  civilisations  dispa- 
rus. Et  pourtant,  sauf  exceptionnellement,  le 
maître  ne  doit  point  se  laisser  entraîner  à  ces  hors- 
d'œuvre.  Il  est  amusant  de  montrer  dans  une  même 
famille,  celle  de  chapeau,  le  simple  devenu  le  nom 
de  la  coiffure  usuelle,  le  dérivé  chapelet  passé  au 
sens  d'instrument  sur  lequel  les  catholiques  disent 
une  prière,  et  un  autre  dérivé,  chaperon,  donnant 
naissance  au  verbe  chaperonner,  qui  ne  paraît  plus 
avoir  rien  de  commun  avec  la  famille.  Mais  j'ai 
averti  combien  la  filiation  des  sens  est  chose  délicate 
à  suivre,  et  il  ne  peut  être  question  à  l'école  pri- 
maire de  s'arrêter  à  des  curiosités. 

Toutefois  je  ne  dirai  pas  la  même  chose  d'un 
mot  comme  «  redingote  ».  Savoir  et  montrer  qu'il 
est  anglais,  comme  steamer,  et  aussi  foot-ball, 
faire  observer  aux  enfants  que  les  noms  des  sports 
viennent,  pour  la  plupart,  d'Angleterre,  quoique 
plusieurs  ne  soient  que  des  mots  français  déformés, 
c'est  à  la  fois  une  leçon  de  mots  et  une  leçon  de 
choses.   Beaucoup  de  termes  employés  dans  l'in- 


LES    IDÉES    ATTACHÉES   AUX    MOTS  183 

dustrie  des  chemins  de  fer  sont  aussi  anglais  : 
tender,  tunnel,  wagon,  c'est  que  les  noms  sont 
souvent  importés  avec  les  choses.  Et  à  ce  moment 
l'enseignement  du  vocabulaire  rejoindra  celui  qu'on 
a  pu  donner  en  géographie  économique,  sur  les 
relations  qui  unissent  le  monde  moderne,  et  qui 
sont  devenues  de  plus  en  plus  fréquentes,  au  fur 
et  à  mesure  que  de  nouveaux  moyens  de  transport 
diminuaient  les  distances.  Savoir  cela  est  utile, 
directement  utile  à  de  futurs  citoyens,  qui  discute- 
ront le  régime  douanier. 

Un  autre  jour,  le  vocabulaire  me  fournira  une 
leçon  précise  d'histoire.  Un  mot  de  patois,  lâché 
par  l'élève,  me  permettra  de  lui  rappeler  le  morcel- 
lement de  l'ancienne  France,  qui  a  survécu  dans 
les  patois,  et  de  lui  faire  comprendre  ce  qu'a  été 
l'œuvre  d'unification  de  la  nation,  qui  l'a  faite,  où 
elle  en  est. 

Le  mot  «  bourgeois  »,  tel  qu'il  s'emploie  aujour- 
d'hui, est  caractéristique  de  l'état  social  actuel.  Vu 
d'en  bas,  le  bourgeois  est  celui  qui  est  au  sommet; 
vu  d'en  haut,  c'est  un  inférieur,  dont  l'aristocrate 
peut  envier  et  guetter  la  fortune,  mais  qu'il  ne 
considère  pas  comme  étant  de  sa  classe.  Valet  a 
été  remplacé  par  domestique,  domestique  est  en 
passe  de  céder  à  employé.  Ce  changement  révèle  les 
idées  d'égalité  qui  animent  notre  société  présente. 


184         L'ENSEIGNEMENT    DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

Toutes  les  sortes  de  mouvements  qui  l'agitent 
se  traduisent  ainsi  plus  ou  moins  clairement  dans 
la  langue.  Si,  par  exemple,  les  noms  des  profes- 
sions intellectuelles  sont  en  voie  de  chercher  une 
forme  féminine,  que  les  noms  des  professions  maté- 
rielles ont  depuis  longtemps,  n'est-ce  pas  la  preuve 
que  peu  à  peu  la  vie  de  la  femme  s'élargit,  s'élève, 
prend  de  nouveaux  ohjets,  que  la  femme  du 
xxe  siècle  devient  non  plus  seulement  boulangère 
ou  mercière,  mais  avocate  ou  professeur-e?  L'institu- 
teur a  le  devoir  de  laisser  passer,  avec  précaution, 
dans  l'enseignement,  quelques-uns  de  ces  rayons 
qui  éclairent  à  la  fois  les  mots  et  les  choses. 

La  grammaire  elle-même  n'est  point  stérile  en 
leçons  de  celte  sorte.  Après  tout,  la  formation  du 
féminin,  dont  je  viens  de  parler,  lui  appartient  déjà. 
Mais  elle  n'en  est  pas  réduite  à  disputer  au  vocabu- 
laire des  considérations  suggestives. 

Etonnerai-je  quelqu'un  en  disant  qu'il  y  a,  en 
grammaire,  des  formes  de  politesse,  et,  qu'en  les 
réunissant,  j'enseigne  un  peu  plus  que  des  formules? 
Apprendre  à  dire  vous  à  quelqu'un,  apprendre  à 
faire  précéder  le  nom  d'un  officier  de  terre  du  pos- 
sessif mon  :  mon  colonel,  apprendre  à  user  de  cer- 
taines formules  impératives  :  veuillez,  faites-moi  le 
plaisir  de,  apprendre  à  présenter  une  demande  au 
conditionnel  :  voudriez-vous  me    passer  du  pain, 


CULTURE   HISTORIQUE   ET   MORALE  185 

apprendre  à  atténuer  une  affirmation  peu  flatteuse  : 
vous  aurez  mal  regardé,  etc.,  n'est-ce  pas  apprendre 
à  doser  le  respect  et  à  garder  les  attitudes  qui  con- 
viennent? 

Mais,  dira-t-on,  cet  exemple-là  est  trop  à  votre 
avantage,  la  politesse  étant  surtout  faite  de  formes 
de  langage.  Soit!  Prenons  donc  autre  chose.  Est-ce 
encore  une  question  de  forme  extérieure  que  de 
savoir  quand  il  faut  assurer,  et  quand  il  faut  dire 
peut-être?  Et  la  sincérité  du  témoignage  ne  serait- 
elle  pas  grandement  augmentée,  si  on  ne  confon- 
dait pas  sans  cesse  les  formules  qui  servent  aux 
deux  affirmations?  Quoi  de  plus  naturel,  quand 
j'enseigne  à  exprimer  le  doute,  que  de  rappeler  à 
l'élève  qu'il  est  obligé  moralement  de  l'exprimer, 
s'il  l'a  réellement,  que  jamais  il  ne  saurait  trop 
distinguer  une  certitude  d'une  probabilité. 

D'utiles  leçons  de  morale  peuvent  être  tirées  même 
d'un  caractère  d'écriture.  S'agit-il  d'enseigner  à 
l'enfant  l'usage  des  guillemets,  je  lui  expose  à  quoi 
sert  ce  signe,  qui  avertit  qu'on  rapporte  des  paroles 
textuelles.  Il  va  de  soi  que  je  lui  montrerai  du 
même  coup  où  l'abus  commence,  où  il  devient 
injuste  et  dangereux  de  présenter  comme  des 
paroles  émanant  d'autrui  ce  qui  n'est  qu'un  à  peu 
près.  La  leçon  de  sincérité  est  ici  inséparable  de 
l'autre,  et  elle  est  d'une  importance  capitale  pour 


186       l'enseignement  de  la  langue  française 

des  enfanls,  qui  sont  si  faciles  à  suggestionner,  car 
rien  n'a  fait  plus  de  tort  à  certaines  enquêtes  judi- 
ciaires que  la  croyance  au  proverbe  :  «  La  vérité 
sort  de  la  bouche  des  enfanls.  » 

Qu'est-ce  que  «  chercher  un  sujet  »?  N'est-ce  pas 
chercher  Fauteur  d'une  action?  Et  s'il  est  important 
pour  la  grammaire  de  trouver  le  sujet,  n'est-ce  pas 
aussi  très  important  en  morale  et  en  droit?  Il  est 
des  cas  où  les  deux  recherches  n'en  font  qu'une. 

Prenons  un  dernier  exemple  de  syntaxe.  Je  com- 
pare les  deux  phrases  suivantes  :  «  Un  gamin  a 
tendu  une  ficelle  en  travers  de  la  roule  du  village 
de  façon  que  les  passants  se  prissent  le  pied  et 
tombassent.   » 

«  Un  gamin  a  tendu  une  ficelle  en  travers  de  la 
route,  de  façon  qu'un  passant  s'est  pris  le  pied  et 
a  fait  une  chute.  » 

Dans  la  première  phrase  prissent,  tombassent, 
sont  au  subjonctif,  parce  que  la  proposition  marque 
l'intention,  le  but  que  se  proposait  le  gamin. 

Dans  la  seconde,  les  verbes  s  est  pris,  a  fait  sont 
à  l'indicatif,  parce  que  la  proposition,  bien  qu'in- 
troduite par  la  môme  conjonction,  n'exprime  plus 
le  but,  mais  simplement  la  conséquence. 

11  est  clair  qu'un  cours  de  grammaire  un  peu 
approfondi  va  enseigner  la  raison  pour  laquelle  le 
mode    change.   Mais    pourquoi    s'arrêterait  on   là, 


GFUMMAIRE    ET    PSYCHOLOGIE  187 

et  ne  dirait-on  pas  à  cette  occasion  ce  qu'il  y  a 
d'autre  à  dire?  Le  gamin  qui  a  agi  intentionnelle- 
ment a  fait  une  faute  morale  grave.  L'autre  a  agi 
par  imprudence.  J'en  profite  pour  alléguer  d'autres 
cas  :  Un  automobiliste  s'est  amusé  à  traverser  le 
village  à  une  allure  si  folle,  qu'il  a  tué  un  homme; 
un  chasseur  a  tiré  imprudemment  dans  une  haie,  si 
bien  qu'il  a  blessé  une  femme.  Ce  sont  là  des  con- 
séquences, ce  n'était  pas  là  le  but  que  se  proposait 
le  propriétaire  de  l'automobile  ou  le  chasseur.  La 
différence  est  très  importante  à  marquer  au  point 
de  vue  moral.  Mais  les  auteurs  de  ces  actes  en  sont- 
ils  moins  coupables  d'imprudence,  et  l'article  1382 
du  Code  civil  ne  doit-il  pas  leur  être  appliqué?  J'en 
prends  occasion  pour  montrer  à  l'enfant  que  nos 
actes  vont  parfois  atteindre  des  personnes  que  nous 
ne  visons  pas,  et  jusqu'à  nos  descendants  mêmes. 
Séparer  l'observation  juridique,  la  distinction  mo- 
rale, et  le  mode  de  la  phrase,  à  quoi  bon,  puisque 
tout  cela  est  connexe  et  doit  être  appris  un  jour 
ou  l'autre.  Pourquoi  faire  trois  morceaux  d'une 
cerise?  On  dit  que  l'enseignement  moral  à  l'école 
doit  s'attacher  à  des  faits,  historiques  ou  autres; 
profitons  des  occasions  que  l'étude  du  langage  nous 
offre,  elle  aussi. 

Les  rapports  entre  une  supposition  réalisable  et 
un  espoir,  entre  une  supposition  désormais  impos- 


188         L'ENSEIGNEMENT   DE   LA   LANGUE   FRANÇAISE 

sible  à  réaliser  et  le  regret,  sont  si  clairement 
marqués  dans  notre  français!  Si  je  V avais,  ce  gros 
lot  au  prochain  tirage,  qui  a  un  sens  futur,  est,  par 
le  temps,  tellement  loin  de  :  si  je  l'avais  eu,  ce  gros 
lot,  qui  a  un  sens  passe,  que  la  psychologie  enfan- 
tine ne  saurait  trouver  meilleure  occasion  de  mon- 
trer qu'il  n'y  a  vraiment  pour  nous  d'irrémédiable 
que  le  présent  ou  le  passé.  Notre  langue  n'a  pas 
(Y irréel  dans  l'avenir;  comme  la  race,  elle  espère 
toujours;  comme  elle,  elle  a  tant  changé! 

Sans  doute,  il  faut  beaucoup  de  tact,  et  ces  à-côtés 
ne  doivent  jamais  détourner  du  but  essentiel.  Un 
instituteur  qui,  en  leçon  de  choses,  dirait  tout  ce 
qu'il  y  a  à  dire  du  blé,  depuis  la  culture  jusqu'aux 
spéculations  auxquelles  il  donne  lieu,  serait  un 
fort  mauvais  instituteur,  celui-là  ne  vaudrait  pas 
mieux  qui,  à  propos  du  mot  monde,  entreprendrait 
d'épuiser  ce  qu'on  entend  par  là,  car  «  depuis  que 
le  monde  est  monde  »,  ce  mot  a  représenté  bien 
des  choses  différentes  :  Pour  l'astronome,  c'est 
l'univers;  pour  le  voyageur,  la  terre  seule;  pour 
le  snob,  une  certaine  société;  pour  le  prêtre,  les 
laïcs;  pour  une  femme  qui  reçoit,  ses  invités;  enfin, 
pour  la  bonne  qui  fait  entrer,  ce  peut  n'être  qu'une 
seule  personne  :  «  Monsieur  a  du  monde  dans  son 
cabinet  ».  Comment,  sans  se  perdre,  faire  le  tour 
d'un  mot  si  vaste,  et  de  tant  d'idées  qu'il  éveille? 


L'ÉTUDE   DU   LANGAGE   ET   LA   CULTURE   GÉNÉRALE      189 

En  tout  il  y  a  des  gens  qui  ne  sauront  point  garder 
la  mesure. 

Je  ne  voudrais  pas  les  imiter,  en  exagérant  nos 
ambitions,  ni  prétendre  qu'on  va  désormais  tout 
embrasser  dans  le  cours  de  langue.  Une  observation 
de  morale,  jetée  en  passant,  ne  remplace  point  le 
cours  de  morale.  Cet  enseignement  de  la  langue 
se  rattache  aux  autres,  s'y  mêle,  voilà  tout.  Mais 
c'est  déjà  là  un  grand  bienfait. 

Un  des  défauts  principaux  de  l'enfant,  et  il  n'en 
est  pas  entièrement  responsable,  c'est  que  son 
cerveau  enferme  dans  des  cases  à  part  arithmé- 
tique, histoire,  grammaire,  etc.  Quel  est  l'homme 
qui,  ayant  interrogé  des  écoliers ,  ne  s'en  est 
point  aperçu?  Un  enfant  reste  coi,  cependant  il 
sait,  mais  il  croit  que  vous  l'interrogez  «  en  autre 
chose  ».  Vous  lui  dites  :  «  Mais,  c'est  une  ques- 
tion de  grammaire  que  je  vous  pose!  »  Il  répond 
aussitôt. 

Il  faut  faire  tout  le  possible  pour  que  les  diverses 
disciplines,  réunies  l'une  à  l'autre,  servent  à  un 
développement  harmonique  du  cerveau.  L'étude 
de  la  langue  touche  à  toutes  les  autres,  félicitons- 
nous  de  ces  rencontres  et  mettons-les  à  profit. 
L'histoire,  la  morale,  n'y  perdront  rien,  le  style  de 
notre  élève  non  plus,  car  moins  les  mots  et  les 
formes   de   langage    seront  séparées   des  choses, 


190      l'enseignement  de  la  langue  française 

plus  le  style  se  ressentira  des  efforts  faits  par 
l'école  pour  former  la  jeunesse  à  l'observation,  à 
la  réflexion,  au  raisonnement.  Langage,  esprit, 
conscience,  gagneront  à  la  fois  en  clarté,  en  jus- 
tesse, en  sincérité. 


TABLE   DES   MATIERES 


Chapitre  I.  —  Les  méthodes  traditionnelles. —  Scepticisme 

justifié  des  meilleurs  maîtres 1 

—  il.  —  Où  l'État-Providence  fait  mine  d'intervenir. 

—  La  simplification  et  l'unification  des 
nomenclatures 13 

—  111.  —  Où  la  même  Providence  ne  se  presse  pas 

d'intervenir.  La  simplilication  de  l'ortho- 
graphe        26 

—  IV.  —  Les  origines   du    mal.  —    Comment    nous 

avons  payé  cher  le  mot  du  xvme  siècle  : 
«  Les  Français  sont  les  grammairiens  de 
l'Europe  » 38 

—  V.  —  Divorce  nécessaire.  —  La  grammaire  enne- 

mie de  la  logique.  —  La  logique  ennemie 

de  la  grammaire 45 

—  VI.  —  L'école  doit  enseigner  le   français,  non   la 

grammaire.  Qu'est-ce  qu'enseigner  le 
français? 53 

—  VIL  —  Faut-il  aller  à  un  autre  extrême,  et  suppri- 

mer tout  enseignement  grammatical  ou 
lexicologique? 6i 

—  VIII.  —  L'enseignement  du  vocabulaire  : 

I.  La  matière.  Le  choix  des  mots  ....       72 

II.  La  méthode.  Pas  de  mots  vides,  pas  de 
mots  vagues.  La  chose  et  le  mot  ...       80 

—  IX.  —  L'enseignement  de  la  grammaire  :  La  ma- 

tière. De  la  grammaire  vraie 100 

X.  —  De  la  grammaire  choisie 112 

—  XL  —  De  la  grammaire  souple.  Le  sens  de  la  vie.     118 

—  XII.  —  La  méthode  en  grammaire.  Plus  de  défini- 

tions ni  de  théories  bâties  sur  des  défini- 
tions     12S 


192  TABLE    DES    MATIÈRES 


Chap.     XIII.  —  La    méthode    inductive.    Tout    fonder    sur 

l'observation.  Comment  la  conduire?  .    .     134 

—  XIV.  —  N'enseigner  la  grammaire  ni  pour  l'analyse 

ni  par  l'analyse 140 

—  XV.  —  Nécessité  d'un  ordre   nouveau.  Les  parties 

du  discours.  Nos  adieux  à  Priscien  .    .    .     Io0 

—  XVI.  —  Ordre  combiné.  Coordination  nécessaire  des 

divers  enseignements  :  grammaire,  voca- 
bulaire, lecture,  rédaction 1G3 

—  XVII.  —  Application  de  la  méthode.  Un  chapitre  de 

grammaire  nouvelle.  Apprendre  à  quali- 
fier    

—  XVIII.  —  Portée  éducative  d'un  enseignement  de  la 

langue  ainsi  compris 


534-09.  —  Coulommiers.  Imp.  Paul  BRODARD.  —  6-09. 
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